Vive les langues minoritaires ! un article de Peter Ehrström, lu sur Courrier International

jeudi 4 octobre 2007
 Laure PESKINE

Parler deux, trois, voire cinq langues, voilà l’atout des minorités ethniques et linguistiques. C’est en tout cas l’avis du Vasabladet, quotidien suédophone de Finlande.
L’Europe se compose d’un grand nombre de groupes ethniques, dont la plupart sont des minorités linguistiques dans leur pays. Dans les années 1990, l’Europe des régions était à la mode. Les Etats-nations devaient progressivement s’effacer au profit des régions et de l’Europe, et les décisions respecter le principe de subsidiarité – un terme abscons qui recouvre une bonne idée : les décisions doivent être prises si cela est possible à l’échelon des citoyens. Voilà pour la théorie.

Dans la pratique, les choses sont un peu plus lentes à se mettre en place. Même s’il perd du terrain, l’Etat-nation n’a toujours pas disparu. De plus en plus, l’Europe se présente comme une mosaïque de régions et de groupes linguistiques. "L’Europe sans frontières" a surtout concerné les mouvements de capitaux, de marchandises et d’entreprises, mais elle implique aussi l’idée d’une Europe des peuples.

Aujourd’hui, l’Islande est le seul pays européen unilingue dépourvu de minorités nationales. Tous les autres possèdent des minorités nationales historiques, dont le statut officiel est très variable.

En novembre 2006, le BELMR (Bureau européen pour les langues moins répandues) a organisé une grande conférence sur les langues minoritaires à Dublin. On y a établi que le catalan, le basque, le gallois et le galicien ont connu un développement sensible au XXe siècle et que le défi du XXIe siècle sera d’élaborer une législation linguistique pour l’ensemble des langues européennes, de promouvoir leur usage et de leur garantir un espace linguistique. Pour le spécialiste des droits linguistiques Fernand de Varennes, cette législation est une nécessité pour l’Europe, sous peine de voir certaines langues menacées.

Sur la question du respect des droits des langues et des minorités, la Finlande n’a pas à rougir. Nous sommes un pays modèle en Europe. Ne nous en cachons pas.

En février, le Vasabladet a reçu la visite d’un groupe de journalistes appartenant à des minorités linguistiques européennes. L’idée émane de MIDAS (Association européenne des quotidiens en langues minoritaires et régionales), qui regroupe trente et un quotidiens européens, dont six journaux finlandais de langue suédoise. L’année dernière, un groupe de MIDAS s’est rendu dans le Tyrol du Sud. Et, les années précédentes, des voyages d’étude ont été organisés en Catalogne et au Pays basque.

À Bolzano, chef-lieu du Tyrol du Sud, les trois quarts de la population parlent italien et un quart allemand, dans une région où la langue majoritaire est l’allemand. Mais la politique linguistique et la notion de bilinguisme sont bien différentes dans le Tyrol du Sud et à Vaasa. Dans le Tyrol du Sud, le bilinguisme suggère une différence ethnique, contrairement à Vaasa, où la double identité linguistique d’une partie de la population est considérée comme naturelle.

Beaucoup d’habitants de Vaasa, en particulier ceux qui ont un lien avec l’entreprise Wärtsilä, connaissent Trieste, dans le nord-est de l’Italie [où le groupe de construction mécanique finlandais possède une usine]. En revanche, ils sont moins nombreux à savoir que Trieste est aussi la capitale de la minorité slovène en Italie, qui compte près de 95 000 membres.

Lorsque MIDAS s’est rendu à Bolzano et que notre envoyé spécial a été interviewé par Die Tageszeitung, deux choses ont étonné le quotidien berlinois : d’abord, les Suédois de Finlande ne soutiennent pas la Suède dans les compétitions sportives ; ensuite, le téléphone portable du Finlandais n’est pas un Nokia.

Nous nous fabriquons tous une idée des autres peuples et des autres groupes linguistiques. Or il arrive que cette idée soit fausse, totalement ou en partie. À leur échelle, les visites organisées par MIDAS contribuent à élargir les horizons, à faire circuler l’information et à attirer l’attention.

Nous autres Européens ne sommes pas aussi différents les uns des autres que nous le croyons. Nous sommes même très semblables. Dans une Europe plus ouverte, il serait tout à fait pensable de voir réussir un grand nombre de représentants des minorités linguistiques qui, par nécessité, maîtrisent au moins deux langues, et souvent plus.

S’il est une chose dont la future Europe aura besoin, c’est bien de citoyens multilingues. Car si le broken English est aujourd’hui la langue dominante dans le monde, il n’est pas suffisant.

Trois, quatre, parfois cinq langues : pour les membres des minorités linguistiques, le plurilinguisme est une nécessité et une évidence, ce qui n’est pas le cas pour les locuteurs de la langue majoritaire. Or les compétences linguistiques ne sont pas un handicap dans la mosaïque européenne. Elles sont une chance.

Peter Ehrström, Vasabladet, sur le site du Courrier International


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