Politique de sélection et d’accueil des étudiants étrangers en France : une série de problèmes en attente et de questions en suspens

lundi 14 janvier 2008
 Christian PUREN

La politique concernant les étudiants étrangers en France se joue en amont (la sélection de ces étudiants dans leur pays) et en aval (l’accueil de ces étudiants dans les universités français), et les questions de l’enseignement du français langue étrangère et de la validation des compétences dans cette langue y ont une importance particulière.

En 2005, les auteurs d’un Rapport de l’Inspection générale de l’administration de l’éducation nationale et de la recherche (n° 2005-023, juin 2005) sur "Les conditions d’inscription et d’accueil des étudiants étrangers dans les universités" notaient déjà (pp. 20-21, texte disponible en ligne) :

"Les "exigences" formulées par les universités matière de maîtrise de la langue française sont très variées et disparates d’un établissement à l’autre. Dans telle université, le test linguistique précède l’examen du dossier en commission pédagogique : la note minimale retenue est de 9/20 à l’oral de français et le niveau 3 du TCF ; telle autre envisage que les étudiants
satisfassent au niveau 4 de ce test pour pouvoir être inscrits dans quelque composante que ce soit, alors même que, actuellement, elle n’exige que le niveau "moyen" du TCF ; une troisième contourne la procédure d’admission préalable et exige des candidats un minimum de 500 heures de français ainsi que la réussite d’un test spécifique, mis en place à son initiative qui peut être passé dans des universités partenaires à l’étranger ; une autre encore ne fixe aucun niveau minimal pour recruter ses étudiants.
Le plus grand des paradoxes réside dans le fait que la plupart des universités ont mis en place des systèmes dérivés pour que les étudiants étrangers qu’elles inscrivent puissent acquérir un niveau de langue suffisant pour suivre des études. Il s’agit de formations dispensées sur un semestre ou une année complète, payantes (1 500 € pour une année constituent un montant moyen), donnant lieu ou non à la délivrance d’un diplôme (d’université ou national : le diplôme d’études en langue française [DELF] ou le diplôme approfondi de langue française [DALF]) et autorisant à s’inscrire ultérieurement dans un cursus de 1er cycle "officiel" (DEUG ou licence). Ces mises à niveau sont effectuées dans des « centres de langue » aux noms variés, dont la nature du financement en fait des services à vocation commerciale plus qu’universitaire : la priorité est bien d’inscrire largement pour encaisser de l’argent et équilibrer les comptes. On ne peut manquer de s’interroger sur le point de savoir si, par ce biais, il n’y aurait pas comme le début d’une filière (d’aucuns évoquent un "filon"), repérée par certaines officines, permettant d’intégrer plus facilement l’enseignement supérieur français."

Un "Collectif FLE-FLS" (présidé par Chantal Forestal, de l’Université de Provence) vient de rédiger un document attirant l’attention en particulier sur les questions de la sélection de ces étudiants dans leur pays et de la labellisation des Centres de langue qui les accueillent en France. En voici le texte :

Labellisation des centres de FLE, création des ECF, immigration choisie : quelle politique pour quels résultats ?

La labellisation mise en place à l’initiative des ministères de l’Éducation Nationale, des Affaires Étrangères et de la Culture est en réalité une accréditation déguisée en labellisation.
Les organisateurs du dispositif d’évaluation ont ignoré le rôle essentiel du travail effectué depuis une quinzaine d’années par les groupements professionnels - associatifs, publics et privés - sur la question du contrôle qualité. En outre, désigné comme opérateur pour le compte des ministères, le CIEP se retrouve juge et partie.
Ni les responsables des centres, ni les personnels enseignants n’ont été démocratiquement associés au processus, dont l’essentiel n’a jamais été négociable :
- ni en ce qui concerne la formule de démarche-qualité forgée par les experts des ministères, dont le modèle a été celui des gros centres de FLE, universitaires ou privés ;
- ni en ce qui concerne les contraintes financières (cf. les frais pour les candidats à la labellisation), qui reviennent à faire financer une " labellisation " d’État par une majorité d’organismes associatifs et privés (sur 200 centres de FLE en France, 28 seulement sont publics).
Il est entendu qu’il ne s’agit pas de soustraire les centres de langues privés ou publics de tout contrôle mais d’en concevoir un seul pour l’ensemble. Fortes sont les exigences des étudiants parfois insatisfaits tant dans le public que dans le privé et nombreuses sont les attentes des personnels administratifs, les enseignants qualifiés en FLE. Cependant en l’état le processus de labellisation ne règle pas les problèmes de reconnaissance des métiers du FLE. Tout au plus s’avère–t-il coûteux pour l’établissement (l’argent est le premier critère de sélection) et oppressant pour tous les acteurs des centres, quoiqu’en disent les initiateurs.
Par ailleurs, cette politique de labellisation ne peut être isolée de la création, dans les ambassades, des CEF-ECF (" Centres pour les Études en France ", renommés depuis " Espaces Campus France "). Ces centres sont désormais des outils au service d’une logique de gestion restrictive des flux migratoires officialisée depuis la loi du 24 juillet 2006. Cette loi sur l’immigration instaure un durcissement des réglementations régissant l’entrée et le séjour des étrangers ainsi que le droit d’asile (CESEDA) ; et cette évolution est d’autant plus forte que l’apparition d’un ministère de " l’Immigration, de l’Intégration, de l’Identité Nationale et du Co-développement " décharge le ministère des Affaires étrangères et européennes d’une partie de ses prérogatives dans ce domaine. La création de ces guichets uniques à l’étranger apparaît comme un pendant de cette " immigration choisie ".
Ainsi la labellisation en France est-elle doublée à l’étranger au nom cette ségrégation migratoire, par une présélection des étudiants effectuée sur place par les consulats au moyen des ECF, qui font passer des tests de langue payants aux candidats.
Dans un tel contexte, on peut se poser légitimement les questions suivantes :
- À quoi bon imposer un label supposé attirer plus d’étudiants étrangers, tandis que dans le même temps on dissuade la plupart de ceux qui le voudraient de venir étudier le français en France ?
- S’agit-il de limiter l’accueil aux " meilleurs étudiants ", et qui sont-ils : les étudiants dits " d’excellence ", ou les plus fortunés ?
- Le travail des ECF consiste-t-il à faire venir des étudiants déjà francophones pour la plupart d’entre eux, puisque recrutés notamment aux seuls niveaux master et doctorat ?
- À plus ou moins long terme, n’est-ce pas une diminution significative du nombre de centres de FLE qui se profile, alors qu’à l’étranger on envisage leur privatisation (cf. un article du quotidien La Croix du 17/12//2007) ?
Force est de constater que le manque de valorisation des métiers du FLE-FLS en France a de quoi inquiéter, malgré l’importance des besoins, notamment en France (cf. le français de scolarisation) et en dépit des sempiternels discours sur la défense de la langue-culture française ou le rayonnement de la Francophonie.
Peut-on encore prétendre renforcer l’attractivité de notre pays alors que l’on organise en réalité, sous couvert de rationalisation, le durcissement d’une politique d’immigration de plus en plus restrictive ?
L’enseignement de la langue française a aujourd’hui besoin de tous ses acteurs dynamiques, aussi bien publics que privés, en France et à l’étranger, afin de se maintenir comme langue de communication et de culture et d’assurer l’attractivité du français et de la France.
Dans cette perspective, les membres du collectif FLE-FLS appellent à la création pour toute la profession d’une procédure d’expertise collective indépendante de la hiérarchie de l’État mais aussi des entreprises commerciales. Des professionnels venus du privé et du public participeraient à cette Instance (chercheurs, enseignants – y compris vacataires et contractuels - et directeurs). Il s’agirait de mettre en place des évaluations d’accompagnement enrichissantes permettant un allégement du dispositif actuel au profit d’un seul label FLE et non de renforcer la concurrence public, privé.
Par ailleurs le collectif FLE-FLS demande au Gouvernement de veiller à une plus grande cohérence des actions de l’État et à leurs conséquences sur l’enseignement et la diffusion de notre langue et sur l’avenir du FLE/FLS tant en France qu’à l’étranger.