La saga de l’ainu, un article de Kaori Tahara paru dans le Courrier de l’Unesco

mercredi 12 mars 2008
 Laure PESKINE

Nous reprenons ici un article paru dans le Courrier de l’Unesco de février 2008 « Les langues, ça compte », disponible en anglais, arabe, chinois, espagnol, français, russe


Plusieurs fois millénaire, la langue ainu, parlée au nord du Japon, risquait de disparaître sous la pression politique du pouvoir central. À la fin du 20e siècle, la tendance s’est inversée. Mais, n’étant pas enseigné à l’école l’ainu n’a pas encore assuré son avenir. Toutefois, le regain d’intérêt est incontestable.

Véritable énigme linguistique, l’ainu (ainu itak) ne peut être rattaché avec certitude à aucune famille de langues. Mais comme de nombreux spécialistes s’accordent pour dire que les Ainu descendent des populations de l’ère Jômon (de 11 000 à 600 ans av. J.-C.) qui peuplaient l’archipel japonais, il est très probable que leur langue tire ses origines des langues néolithiques.

Selon des sources historiques, le peuple ainu occupait originellement la partie septentrionale de l’archipel japonais. Les habitants de la région de Tohoku (au nord de la plus grande île du Japon, Honshu) devaient progressivement abandonner leur langue et culture dès le 14e siècle, sous la pression du pouvoir central japonais. Mais plus au nord, à Hokkaido, ainsi que dans la partie sud de l’île de Sakhaline (le nord appartenant à la Russie) et dans les îles Kouriles, plus isolées, ils ont pu les conserver jusqu’à l’annexion de celles-ci par le nouveau gouvernement Meiji, en 1869.

Un peu plus tard, à la suite de la signature, en 1875, du « Traité d’échange de l’île de Sakhaline contre le groupe des îles Kouriles » entre le Japon et la Russie, la plupart des Ainu du sud de Sakhaline ont été déplacés à Hokkaido. Les épidémies ont décimé la population. Le même sort a été réservé aux Ainu des îles Kouriles, qui ont entièrement disparu après avoir été regroupés de force, pour des raisons de sécurité nationale, sur une île au large d’Hokkaido. Les autorités japonaises craignaient que ces Ainu, dont certains s’étaient convertis au christianisme orthodoxe, servent d’espions aux Russes implantés dans les îles Kouriles.

À l’issue de la guerre russo-japonaise, un bon nombre d’Ainu originaires de Sakhaline y sont retournés à partir de 1906, car le Japon contrôlait le sud de l’île. Mais, sur ordre de Staline, ils ont tous été expulsés en 1945 et se sont installés à Hokkaido. Les traditions et le dialecte de Sakhaline disparaissaient au rythme des décès de ces expatriés qui, en général, n’avaient pas transmis leur savoir à la génération suivante.

Dès 1868, le gouvernement japonais a imposé un nouveau mode de vie aux Ainu d’Hokkaido. Une série d’interdictions concernant la pêche et la chasse, par exemple, ressources traditionnelles des Ainu, a profondément ébranlé leur culture. La communauté a été stigmatisée, considérée comme sauvage et inférieure. Officiellement, les nouvelles autorités de Hokkaido n’ont jamais voulu éradiquer la langue ainu. Mais ils ont tout fait pour, notamment en construisant des écoles, réservées aux « aborigènes » où la langue japonaise leur était enseignée. Pour survivre dans cette nouvelle société d’Hokkaido, irriguée par des flots continuels d’immigrés japonais, les Ainu ont progressivement abandonné leurs coutumes et leur langue. Aujourd’hui, pour les nouvelles générations, l’ainu est une deuxième langue, si toutefois elles la parlent.

Le dernier Ainu n’est pas mort

Le nombre exact de locuteurs ainu n’est pas connu. Seuls des sondages effectués tous les sept ans par le gouvernement de Hokkaido depuis 1972 sur les conditions de vie des personnes utari (compatriote, en ainu) permettent d’estimer approximativement la situation de la langue ainu. Le résultat de l’enquête de 2006, montre que sur 23 782 Ainu, 304 connaissent la langue, dont 4.6 % estiment la maîtriser au point de pouvoir l’enseigner. Mais il ne faut pas oublier que ces réponses sont subjectives et ne correspondent pas toujours à la réalité. De surcroît, une grande partie de la population ne participe pas aux enquêtes et cache son identité.

Cela dit, le discours sur l’extinction de la langue ainu doit être relativisé. Depuis les années 1990, dès qu’un Ainu disparaît, les medias annoncent la mort du dernier locuteur ainu, oubliant que de plus en plus d’Ainu se mettent à réapprendre leur langue, stimulés par des personnes âgées ou des linguistes.

Afin de remplacer la loi de 1899 qui avait favorisé la politique d’assimilation, les Ainu ont réclamé la promulgation d’une nouvelle loi dès les années 1980. La loi pour la protection et la promotion de la culture ainu a été finalement promulguée en 1997, facilitant notamment l’apprentissage de la langue.

Une loi peut tout changer

Fondée en 1946, l’association ainu d’Hokkaido, la plus grande du Japon, offre gracieusement des cours de langue dans 14 régions à Hokkaido, aussi bien à des étudiants ainu que japonais, mais il n’existe pas de statistiques de fréquentation. La Fondation pour la recherche et la promotion de la culture ainu, créée par la loi de 1997, dispose d’une filière destinée à former des enseignants d’ainu qui accueille sept étudiants par an.

La publication de dictionnaires, de manuels d’apprentissage et de recueils bilingues ainu-japonais de littérature orale ainu augmentent d’année en année. Une chaîne de radio privée de Sapporo diffuse sur le territoire d’Hokkaido, depuis les années 1980, une émission hebdomadaire de cours de langue ainu. En avril 2001, Shigeru Kayano, militant de l’identité ainu et premier parlementaire japonais issu de cette population (1926-2006) a financé la création d’une chaîne radio, FM Pipaushi, qui diffuse localement dans le centre de Hokkaido une émission en ainu deux dimanches par mois.

Mais, il faut reconnaître que pour l’instant, les Ainu qui s’intéressent à leur langue sont issus de milieux relativement aisés. La grande majorité des Ainu sont marginalisés et n’ont pas le temps de se consacrer à l’apprentissage de leur propre langue. Malgré ce regain d’intérêt, tant que l’ainu ne fera pas partie des programmes scolaires à Hokkaido, son avenir ne sera pas assuré. Cette langue fait partie du patrimoine intangible du Japon que le gouvernement devrait protéger, notamment en la reconnaissant officiellement comme deuxième langue nationale.

Kaori Tahara, historienne d’origine ainu, diplômée de l’École des hautes études en sciences sociales, Paris.

Publié avec l’aimable autorisation du Courrier de l’UNESCO


Le Courrier de l’Unesco