"Les secrets du machaj juyai-kallawaya", par Carmen Beatriz Loza, un article du Courrier de l’Unesco

dimanche 16 mars 2008
 Laure PESKINE

Nous reprenons ici un article paru dans le Courrier de l’Unesco de février 2008 « Les langues, ça compte », disponible en anglais, arabe, chinois, espagnol, français et russe.


Forgé au fil des siècles, le machaj juyai est une « langue secrète » encore parlée par quelques familles de médecins herboristes traditionnels, les Kallawaya, qui vivent dans les Andes boliviennes. Elle véhicule un savoir ancestral, aujourd’hui menacé, que l’UNESCO s’efforce de sauvegarder.

Les Kallawaya, médecins herboristes itinérants de la province de Bautista Saavedra, au nord de La Paz, ont élaboré au fil des siècles, une « langue de famille » au sein de leur groupe de parenté (ayllu), à l’intérieur duquel ils ont transmis leur savoir médicinal holistique de génération en génération. Ils l’ont appelée machaj juyai, la « langue des gens », encore parlée aujourd’hui par les huit ayllus des Kallawaya dans une province où la langue des relations sociales et quotidiennes est le quechua.

Cette langue suscite déjà l’intérêt des administrateurs coloniaux, et les chroniqueurs métis et hispaniques témoignent de sa « rareté ». Dès le 17e siècle, des informations circulent concernant l’existence d’une langue spécialisée de médecins herboristes se consacrant à la préparation de remèdes destinés aux rois incas et à leur entourage.

Les Kallawaya et la Tour Eiffel

Cependant, les chercheurs du 19e siècle ne reconnaissent pas une langue propre aux Kallawaya et les interrogent sur leur savoir en pharmacopée botanique dans une langue dominante des hauts plateaux, l’aymara. Les Kallawaya la maîtrisent pour pouvoir communiquer avec un plus grand nombre de patients et élargir leur périmètre d’activité.

En vue de publier une liste de plantes médicinales à caractère industriel et de la présenter lors de l’Exposition Universelle de 1889, à l’occasion de laquelle la tour Eiffel fut construite à Paris, les scientifiques et les fonctionnaires boliviens demandent aux Kallawaya de décrire en aymara les propriétés de plus de cent plantes apportées en France à l’occasion de cette grande « fête de la civilisation ». L’idée selon laquelle les Kallawaya sont des Aymara se propage à ce moment-là.

Il faudra attendre un peu plus d’un demi-siècle pour que l’on accepte les Kallawaya comme un groupe spécifique possédant sa propre langue et ses propres formes d’expression. La langue machaj juyai-kallawaya sera entendue par des chercheurs dans des contextes cérémoniels ou curatifs, et il sera prouvé qu’elle servait aussi, dans une large mesure, comme langue de communication au sein du groupe.

Vers le milieu du 20e siècle, il y a donc un regain d’intérêt pour la langue des Kallawaya comme expression de leur savoir. Pour certains le machaj juyai-kallawaya est une langue secrète des rois incas et de leurs collaborateurs les plus proches. D’autres experts essayent en vain d’établir des parallèles entre le machaj juyai et l’ancienne langue puquina ou l’uru des hauts plateaux andins. D’aucuns songent à une éventuelle parenté avec des langues de la jungle amazonienne, où les Kallawaya ont circulé à la recherche de ressources végétales, animales et minérales permettant de prévenir et de guérir les maladies. Le rôle de ces derniers en tant qu’intermédiaires entre les Incas et les populations de l’Amazonie a pu exercer une influence sur leur langue.

Chronique d’une mort annoncée

Manifestement, la langue des Kallawaya a subi l’influence du quechua, qui fut l’instrument de leur conversion forcée au catholicisme. Les élites kallawaya furent persécutées au17e siècle, durant le combat mené par l’église catholique connu sous le nom d’« extirpation des idolâtries ». Les enfants étaient séparés des adultes, pour être élevés par des Espagnols ou des prêtres catholiques quechuas. Au 19e siècle, le quechua exerça à nouveau une influence sur les Kallawaya, lorsque ceux-ci émigrèrent massivement vers le Pérou, où ils trouvèrent une clientèle importante, et devinrent même, au début du 20e siècle, les médecins attitrés du Président Augusto Bernardino Leguía. Sur leur propre territoire, les Kallawaya subirent également la pression démographique des ayllus voisins, de langue quechua. C’est pourquoi le machaj juyai-kallawaya a aujourd’hui intégré presque toute la phonologie et la grammaire du quechua.

Plus près de nous, la vitalité du machaj juyai-kallawaya a été mise à rude épreuve lors de deux événements historiques. La première fut la Guerre du Chaco (1932-1935) entre la Bolivie et le Paraguay. Les Kallawaya furent mobilisés en tant qu’auxiliaires des médecins chargés de soigner l’énorme contingent indigène bolivien, constitué par des Aimara et des Quechuas. Beaucoup de Kallawaya y perdirent la vie, ce qui eut de lourdes conséquences sur leur développement démographique ultérieur.

La seconde fut la Révolution de 1952, menée par le Mouvement national révolutionnaire (MNR), qui donna lieu à un changement social structurel : instauration du suffrage universel, nationalisation des plus grandes compagnies minières, redistribution des les terres du pays. Le nomadisme traditionnel des Kallawaya céda le pas à leur sédentarisation dans des villes, où ils devinrent herboristes ou joailliers.

C’est dans cet environnement urbain que surgit l’idée de faire suivre des études universitaires de médecine aux jeunes Kallawaya, afin d’éviter leur inculpation pour la pratique des arts médicaux indigènes, sanctionnée par la loi bolivienne. Cela a créé un espace de lutte en faveur de la dépénalisation de la médecine indigène en Bolivie. Les Kallawaya se professionnalisent dans le cadre du savoir universitaire occidental pour obtenir la reconnaissance juridique de leur identité, mais ceci se fait au détriment d’une dimension culturelle fondamentale : la langue machaj juyai-kallawaya. Actuellement, une grande majorité de Kallawaya sont trilingues (castillan, aymara et quechua) et peu d’entre eux parlent couramment leur langue originelle.

Lors du recensement effectué en 2001 par l’État bolivien, l’existence du groupe ethnique kallawaya et de sa langue n’a pas été reconnue. La proclamation par l’UNESCO de la cosmovision des Kallawaya comme chef-d’œuvre du patrimoine oral et immatériel de l’humanité ne bénéficie pas non plus d’une reconnaissance juridique. Actuellement, les Kallawaya effectuent des démarches en vue de la reconnaissance de leur existence juridique et de leur langue par le Parlement bolivien. La nouvelle Constitution (actuellement en projet) pourrait leur donner raison.

Carmen Beatriz Loza, chercheuse à l’Institut bolivien de médecine traditionnelle kallawaya (El Alto, La Paz, Bolivie)

Publié avec l’aimable autorisation du Courrier de l’UNESCO


Le Courrier de l’Unesco