Le Kirghiz : une langue « émergeante », par Katerina Markelova, journaliste au Courrier de l’UNESCO

mardi 4 mars 2008
 Laure PESKINE

Nous reprenons ici un article paru dans le Courrier de l’Unesco de février 2008 « Les langues, ça compte », disponible en anglais, arabe, chinois, espagnol, français et russe.


Dans les rues de Bichkek, deux langues se côtoient sur les panneaux publicitaires, dans les kiosques à journaux, dans les conversations. Le Kirghizstan, indépendant depuis 1991, a adopté le kirghiz comme langue nationale et gardé le russe comme langue officielle. Un bilan linguistique mitigé.

Le Kirghizstan est, avec le Kazakhstan, la seule des 15 ex-républiques soviétiques qui a gardé le russe comme langue officielle aux côtés du kirghiz, langue nationale. Pourtant, cette dernière, qui appartient à la famille des langues turques, est parlé par 73% de la population (soit 3,7 millions de personnes). En même temps, à Bichkek, la capitale, où est centralisée la vie publique et culturelle du Kirghizstan, le russe continue d’être présent, voire dominant.

Les générations éduquées en russe à l’époque de l’Union soviétique, notamment dans les milieux urbains, parlent le kirghiz sans le maîtriser complètement. Souvent, c’est une langue apprise à l’école. « Si demain le gouvernement décidait de passer au kirghiz, je ne m’en sortirais pas dans ma vie professionnelle », dit Jyldyz Asanbayeva, assistante de programme à l’Institut de la politique publique. Elle fait partie des 2 à 3% de Kirghizs ethniques, habitant essentiellement à Bichkek, qui ne considèrent pas le kirghiz comme leur langue maternelle.

La langue a une longue tradition orale, avec ses fameux conteurs épiques, appelés akyns, mais l’alphabet contemporain, à caractères latins, puis cyrilliques, date seulement des années 1920. Et pendant toute la période soviétique, elle n’est utilisée qu’à la campagne (dans les familles et entre amis) ou dans certains cercles de l’intelligentsia (soucieux de préserver la langue), même si l’enseignement se fait en kirghiz dans la plupart des écoles et qu’il est étudié au plus haut niveau à Moscou et à Leningrad (aujourd’hui, Saint Petersburg).

Le russe : aller-retour

Peu avant l’indépendance, le vent de la pérestroïka aidant, les autorités locales imposent le kirghiz comme langue nationale avec la loi de 1989 sur la langue nationale de la République Soviétique Socialiste de Kirghizie. Mais la volonté politique est une chose et la réalité en est une autre. Faute de moyens, la loi n’est pas appliquée : très rapidement le financement est réduit et les fonctionnaires responsables sont remerciés.

L’intérêt porté à la langue varie en fonction des nombreux changements de gouvernement dans un pays où la situation politique est fortement perturbée. Différents décrets se succèdent en faveur du kirghiz, mais cette politique linguistique protectionniste ne fait qu’exacerber les tensions dans un pays qui abrite 80 groupes ethniques différents recourant au russe pour communiquer entre eux. Inquiets de voir les russophones quitter le pays en masse, les députés votent en 2000 une nouvelle loi sur la langue officielle : le statut du russe est désormais quasi égal à celui du kirghiz, le premier étant langue officielle, le second, langue nationale.

Bonne nouvelle pour les russophones du Kirghizstan qui, en seize ans d’indépendance n’ont pas ressenti le besoin d’apprendre le kirghiz, faute d’une politique linguistique cohérente.

Les autorités locales souhaitent « créer une nécessité » de parler kirghiz, mais ne s’en donnent pas les moyens. « Notre Institut n’a pas d’argent pour publier les travaux de nos scientifiques. Le manuscrit du Grand dictionnaire russo-kirghiz de 250 pages gît dans un placard couvert de poussière », déplore Kadyraly Konkobayev, directeur de l’Institut de linguistique de l’Académie des sciences du Kirghizstan. Si pendant l’époque soviétique plus de 30 ouvrages fondamentaux sur la langue kirghize ont été publiés, rien ou presque n’a vu le jour depuis l’indépendance du pays.

Et Kadyraly Konkobayev de lancer un autre appel de détresse : « La situation littéraire et artistique est critique. À la faculté des lettres, nous manquons d’auteurs à étudier, dans le domaine de la littérature nationale en kirghiz, et je dois dire que beaucoup de nos écrivains contemporains ne sont pas loin d’être des analphabètes ». Et il n’y a pas que les écrivains, il suffit de voir la qualité des journaux, ajoute-t-il.

« Le travail accompli depuis l’indépendance en matière de développement de la langue est insatisfaisant », explique Tachboo Djumagoulov, président de la Commission pour le développement de la langue nationale. Mais depuis la révolution de mars 2005 (qui a démis de ses fonctions le Président Askar Akaïev) les efforts s’amplifient : « Si avant 2005 la subvention de l’État était de 35 000 dollars, aujourd’hui elle est de 170 000 dollars ».

Même si ce n’est rien en comparaison des 30 millions de dollars dépensés au Kazakhstan voisin pour la promotion du kazakh, les résultats sont palpables. La télévision en est le meilleur exemple : avant 2005, une seule chaîne diffusait entièrement en kirghiz, actuellement cinq chaînes sur dix consacrent 60% de leur temps d’antenne à des programmes en kirghiz.

L’éducation : le maillon faible

L’éducation semble une grande exclue de la bataille pour la langue nationale. « D’une part on augmente le nombre d’heures d’apprentissage du kirghiz dans les établissements scolaires et universitaires, d’autre part il y a très peu de professeurs qualifiés, même si ces quelques dernières années la situation s’améliore », explique Kadyraly Konkobayev. En effet, un nouveau poste a été créé dans toutes les universités : un vice-recteur pour la langue kirghize, qui a pour mission de promouvoir la langue et d’inciter les professeurs à dispenser les cours en kirghiz (y compris dans les universités russophones).

Grâce aux efforts de la Commission pour le développement de la langue nationale, de nouvelles méthodologies d’enseignement du kirghiz ont été élaborées. Elles remplacent les anciennes, très lourdes et souvent inefficaces, en introduisant des dialogues courts, des jeux et des exemples concrets. Avec un tirage de trois mille exemplaires, il est néanmoins difficile de combler les besoins de plus de 2 100 écoles (dont 1 700 sont entièrement kirghizes) et la quarantaine d’universités à travers le pays dont certaines dispensent des cours en kirghize. Du reste, l’État finance la publication de manuels scolaires mais pas de manuels universitaires. Résultat : ces derniers n’existent pas, tout bonnement.

Le bilan linguistique mitigé du Kirghizstan amène à s’interroger sur les méthodes employées. Imposer une langue sans développer les infrastructures éducatives, est-ce réellement efficace ? Les moyens de la protection de la langue kirghize sont à revoir entièrement, dans le contexte de la mondialisation qui, ici aussi, frappe à la porte avec l’anglais et se fait de plus en plus menaçante.

Katerina Markelova, journaliste au Courrier de l’UNESCO

Publié avec l’aimable autorisation du Courrier de l’UNESCO


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