"Le casse-tête indien", un article de Appasamy Murugaiyan dans le Courrier de l’Unesco

dimanche 16 mars 2008
 Laure PESKINE

Nous reprenons ici un article paru dans le Courrier de l’Unesco de février 2008 « Les langues, ça compte », disponible en anglais, arabe, chinois, espagnol, français et russe.


Avec quelque 1 650 langues et plus d’un million d’établissements scolaires, tous niveaux confondus, l’Inde se trouve devant un sérieux défi : assurer l’intégrité nationale sans compromettre les intérêts des langues régionales. Elle a inventé la « formule trilingue », difficile à mettre en œuvre.

La Babel indienne se dresse sous forme de pyramide avec, au sommet, le hindi et l’anglais qui restent des langues étrangères pour les deux tiers de la population. Viennent ensuite les langues officielles des États et Territoires (langues régionales), suivies des langues minoritaires, parlés par plus d’un million de locuteurs, mais n’ayant pas de fonction administrative. Des centaines d’autres se trouvent au pied de cet édifice linguistique imposant, sous la houlette d’un commissaire aux minorités linguistiques dont le mandat et consultatif et non contraignant.

Au total : 1 650 langues, dont 400 utilisées comme langues de communication. Parmi ces dernières, 22 sont parlées par 75% des Indiens et figurent dans la Constitution indienne. Celle-ci garantit la protection des langues qui n’y sont pas inscrites, mais seules 60 d’entre elles sont utilisées dans l’enseignement, dont 11 répertoriées comme minoritaires ou tribales.

Une curiosité : le hindi, qui est avec l’anglais, la langue officielle de l’union indienne n’est parlé que par 40% de la population indienne, et est donc en fait minoritaire. La problématique des minorités est très complexe dans la mesure où la langue est un élément étroitement lié à l’identité ethnique et religieuse : par exemple les musulmans parlent l’ourdou, les sikhs le panjabi et les anglo-indiens l’anglais. Tandis que leurs langues sont reconnues par la Constitution, plus de 600 minorités tribales des montagnes parlent des langues qui ne sont pas enseignées à l’école.

La formule trilingue

Le sous-continent compte plus d’un milliard d’habitants, dont 35% sont âgés de moins de 15 ans. Le gouvernement indien a la lourde tâche de gérer un système d’éducation qui date d’environ 150 ans et qui comprend aujourd’hui : 664 041 écoles primaires, 219 626 collèges, 133 492 lycées, 297 universités, 8 737 collèges universitaires d’enseignement général et 2 409 instituts professionnels.

Depuis son indépendance en 1947, le pays mène une politique éducative visant l’alphabétisation de masse et le développement économique : facteurs-clés pour unir un peuple fractionné en une multitude de religions, langues, castes et cultures.

Dès 1952, la Commission de l’enseignement secondaire du gouvernement indien, propose les bases d’une politique éducative multilingue comprenant la langue maternelle, la langue régionale (ou d’État), le hindi comme langue de communication générale et une des langues classiques (sanskrit, pali, arabe, persan).

Révisée en 1961, cette proposition prendra le nom de « formule trilingue » (FTL) incluant la langue régionale, le hindi dans les régions non hindiphones ou autre langue indienne dans les régions hindiphones, et l’anglais ou une autre langue européenne.

Enfin, entre 1964 et 1966, la Commission pour l’éducation propose une version modifiée de la FTL : la langue maternelle ou la langue régionale, une langue officielle (hindi ou anglais), et une autre langue moderne, indienne ou étrangère.

Sur les 12 années d’études de primaire et secondaire, l’enseignement se fait dans la langue maternelle ou régionale de la 1e à la 5e année, la FTL est introduite à partir de la 6e année.

Il n’existe pas de formule magique

Reconnue comme norme nationale, la FTL n’est pas pour autant appliquée à la lettre dans tous les États. Il s’agit plutôt d’un projet hypothétique que d’une réalité sociale. Bien que la priorité soit accordée à l’enseignement dans la langue maternelle au moins au début de l’éducation formelle, si non durant toute la scolarité, il n’est pas obligatoire. Certains États, comme le Tamil Nadu, par exemple, ont opté pour deux langues au lieu de trois, dans d’autres, l’apprentissage d’une langue moderne est remplacé par une langue classique comme le sanskrit ou l’arabe. Dans certaines écoles, au lieu du hindi, on enseigne le français ou l’allemand.

Échec de la politique d’État ? Ou plutôt, dirions-nous, une politique linguistique dynamique et flexible en matière d’éducation qui s’efforce de concilier d’une part la tradition et la modernité et d’autre part les responsabilités institutionnelles et civiles.

Car il faut bien comprendre que les langues minoritaires/tribales sont étroitement liées à l’identité culturelle, religieuse et ethnique, mais en même temps elles sont « inutiles » dans la vie moderne. Les communautés minoritaires sont déchirées entre deux tendances : certaines réclament leurs droits et se battent pour que leur langue obtienne un statut officiel ; d’autres, en revanche, choisissent de s’assimiler à la majorité.

Afin de protéger les langues minoritaires et préserver le patrimoine millénaire dont elles sont porteuses, il est question de transformer la formule trilingue en quadrilingue. Mais rien n’est acquis pour l’instant.

L’État a beau garantir l’enseignement dans une langue minoritaire du moment qu’une classe comprend 10 élèves dont c’est la langue maternelle, le fait est que la plupart des parents préfèrent que leurs enfants apprennent l’anglais ou soient éduqués en anglais. Les langues « non constitutionnelles » ne sont pas « monnayables sur le marché » et, souvent, l’ascension sociale passe avant l’identité socioculturelle.

Appasamy Murugaiyan, linguiste indien, enseigne à l’École pratique des Hautes Études de Paris.

Publié avec l’aimable autorisation du Courrier de l’UNESCO


Le Courrier de l’Unesco