"Langues et immigration : le bilinguisme est un atout" par Ranka Bijeljac-Babić, paru dans le Courrier de l’Unesco

dimanche 9 mars 2008
 Laure PESKINE

Nous reprenons ici, avec l’autorisation de la revue, un article paru dans le Courrier de l’Unesco de février 2008 « Les langues, ça compte », disponible en anglais, arabe, chinois, espagnol, français et russe.


Priver l’enfant immigré de sa langue maternelle, c’est créer une situation de conflit entre le modèle familial et le modèle social, c’est bafouer son identité. Si sa langue et sa culture étaient respectées par le système scolaire, il développerait une meilleure estime de lui-même et des autres.

Une grande partie des États « développés » ont une langue officielle, mais une série d’autres langues sont parlées au quotidien par leurs populations de diverses origines ethniques. « On estime qu’en 2000, plus du tiers des citadins de moins de 35 ans vivant en Europe de l’Ouest étaient issus de l’immigration », dit un document de l’UNESCO (2003) sur la diversité linguistique (voir lien), précisant que « dans l’Union européenne (UE), les plus grosses communautés issues de l’immigration sont d’origine turque et maghrébine et qu’elles vivent en France, en Allemagne et au Royaume-Uni ».

Les politiques actuelles des pays occidentaux élaborent des lois qui durcissent les conditions d’immigration et introduisent des tests de langue et de culture. Demander aux candidats à l’immigration de connaître des rudiments de français, hollandais ou anglais, ainsi que des règles de base du fonctionnement des pays d’accueil ne paraît pas absurde.

Seulement, à l’arrivée, on essaie « d’effacer » de leur tête la langue maternelle pour peu qu’elle soit considérée comme une langue « mineure ». Souvenons-nous seulement de ce rapport concernant la sécurité intérieure d’octobre 2004, en France (voir lien). « [Pour les enfants de 1 à 3 ans] seuls les parents, et en particulier la mère, ont un contact avec leurs enfants. Si ces derniers sont d’origine étrangère elles devront s’obliger à parler le Français dans leur foyer pour habituer les enfants à n’avoir que cette langue pour s’exprimer » dit le rapport, en précisant : « Mais si elles sentent dans certains cas des réticences de la part des pères, qui exigent souvent le parler patois du pays à la maison, elles seront dissuadées de le faire. Il faut alors engager des actions en direction du père pour l’inciter dans cette direction ».

On aura remarqué au passage que le mot français, désignant une langue, est écrit avec une majuscule, ce qui est contraire aux règles de l’orthographe française. Et on peut supposer que par « parlers patois » on entend l’arabe, le chinois, le serbe…

Selon ce rapport le développement cognitif, scolaire et social des enfants qu’on ne forcerait pas à parler français à la maison serait compromis, car ils auraient inévitablement des troubles du langage, conduisant à des troubles de conduites, débouchant ultérieurement sur la délinquance !

La langue maternelle des immigrés au banc des accusés

Une grande partie des États « développés » ont une langue officielle, mais une série d’autres langues sont parlées au quotidien par leurs populations de diverses origines ethniques. « On estime qu’en 2000, plus du tiers des citadins de moins de 35 ans vivant en Europe de l’Ouest étaient issus de l’immigration », dit un document de l’UNESCO (2003) sur la diversité linguistique (voir lien), précisant que « dans l’Union européenne (UE), les plus grosses communautés issues de l’immigration sont d’origine turque et maghrébine et qu’elles vivent en France, en Allemagne et au Royaume-Uni ».

Les politiques actuelles des pays occidentaux élaborent des lois qui durcissent les conditions d’immigration et introduisent des tests de langue et de culture. Demander aux candidats à l’immigration de connaître des rudiments de français, hollandais ou anglais, ainsi que des règles de base du fonctionnement des pays d’accueil ne paraît pas absurde.

Seulement, à l’arrivée, on essaie « d’effacer » de leur tête la langue maternelle pour peu qu’elle soit considérée comme une langue « mineure ». Souvenons-nous seulement de ce rapport concernant la sécurité intérieure d’octobre 2004, en France : « [Pour les enfants de 1 à 3 ans] seuls les parents, et en particulier la mère, ont un contact avec leurs enfants. Si ces derniers sont d’origine étrangère elles devront s’obliger à parler le Français dans leur foyer pour habituer les enfants à n’avoir que cette langue pour s’exprimer » dit le rapport, en précisant : « Mais si elles sentent dans certains cas des réticences de la part des pères, qui exigent souvent le parler patois du pays à la maison, elles seront dissuadées de le faire. Il faut alors engager des actions en direction du père pour l’inciter dans cette direction. »

On aura remarqué au passage que le mot français, désignant une langue, est écrit avec une majuscule, ce qui est contraire aux règles de l’orthographe française. Et on peut supposer que par « parlers patois » on entend l’arabe, le chinois, le serbe,…

Selon ce rapport le développement cognitif, scolaire et social des enfants qu’on ne forcerait pas à parler français à la maison serait compromis, car ils auraient inévitablement des troubles du langage, conduisant à des troubles de conduites, débouchant ultérieurement sur la délinquance !

La langue maternelle des immigrés au banc des accusés

Les vingt dernières années de recherche en psycholinguistique et sociolinguistique ont montré, sans équivoque, que l’acquisition et l’apprentissage de plusieurs langues par des enfants, quels que soient le milieu socioculturel et les langues en question, n’entrave en rien le développement cognitif et scolaire de ces enfants. Au contraire, les enfants bilingues montrent une plus grande rapidité et flexibilité dans certains apprentissages, développent de meilleures capacités de communication. S’ils manifestent un léger déficit en seconde langue, qui est souvent passager, ils compensent par un système mental plus riche, des capacités cognitives souvent plus efficaces, une vision du monde plus riche.

Quand les difficultés scolaires touchent les enfants des immigrés, la majorité des enseignants en France mettent en cause, en premier lieu, le conflit des langues et des cultures. Alors que si les langues et les cultures des immigrés étaient davantage mises en valeur, enseignées dans les écoles pour tous les élèves, respectées par le système scolaire et par la société dominante, les individus développeraient une meilleure estime d’eux-mêmes et donc des autres.

François Cheng, écrivain chinois arrivé à Paris à l’âge de 20 ans, sans connaître un mot de français, et membre de l’Académie française depuis 2002, écrit dans son livre Le Dialogue (Desclée de Brouwer, 2002) : « Le destin a voulu qu’à partir d’un certain moment de ma vie, je sois devenu porteur de deux langues, chinoise et française. Était-ce tout à fait dû au destin ? À moins qu’il y entrât tout de même une part de volonté délibérée ? Toujours est-il que j’ai tenté de relever le défi en assumant, à ma manière, les deux langues, jusqu’à en tirer les extrêmes conséquences. […] Rien d’étonnant à ce que depuis lors, au cœur de mon aventure linguistique orienté vers l’amour pour une langue adoptée, trône un thème majeur : le dialogue… »

Dialogue entre les communautés, dialogue entre les langues… Les linguistes savent et soulignent que les immigrés contribuent au dynamisme et à l’enrichissement des langues comme l’anglais ou le français. Par exemple, le mélange du chinois, du coréen, du japonais et du vietnamien avec l’anglais est un phénomène mondial que les immigrés de diverses origines asiatiques utilisent pour communiquer entre eux, apportant ainsi leurs propres contributions linguistiques. Il en est de même pour le « spanglais », une langue hybride mélangeant anglais et espagnol qui est très populaire chez les jeunes au États-Unis, et qui est l’un des exemples les plus frappants de l’évolution d’une langue face à l’immigration et à la mondialisation.

Ranka Bijeljac-Babić, psycholinguiste franco-serbe, Université de Poitiers et Paris 5 - CNRS.

L’article en ligne


Le Courrier de l’Unesco