"Se dire à travers des langues multiples", un article sur l’île Maurice, de Nazim ESOOF

dimanche 16 mars 2008
 Christian PUREN

Une nation se construit aussi autour d’une langue. A Maurice, du créole aux langues standardisées, c’est une situation de tension linguistique. Les Mauriciens éprouvent toujours de la difficulté à gérer leur rapport aux langues.

(...) « Il fut un temps où l’on croyait qu’il fallait se débarrasser du créole pour pouvoir accéder au français et à l’anglais par le biais de l’école. Ce n’est plus le cas, relève ainsi le linguiste Vinesh Hookoomsing, également chargé de cours à l’université de Maurice. Le Mauricien est, en général, conscient de la nécessité du créole pour son ancrage dans le pays, du français et de l’anglais pour pouvoir prendre le large. Il y ajoutera, selon le cas, une langue d’envol pour essayer de s’élever vers la dimension spirituelle. »

Les Mauriciens, de manière générale, ont fait preuve d’une certaine ambivalence dans la gestion de leur rapport aux langues. Rada Tirvassen, linguiste et chargé de cours au Mauritius Institute of Education (MIE), explique que la communauté linguistique mauricienne, à la fin de l’ère coloniale, gère ses rapports avec les langues sur trois modes différents selon les enjeux et la nature des échanges concernés. Lorsqu’il s’agit d’institutions officielles, les Britanniques ont mis en place une réglementation qui permet à l’anglais d’occuper une place centrale au moins pour les communications formelles avec, par ailleurs, une tolérance pour le français. Il y a un consensus pour maintenir le statu quo, à ce chapitre.

Dans un deuxième temps, « la dynamique des échanges dans les langues vernaculaires est marquée d’abord par la disparition des langues à faible taux démolinguistique et à faible vitalité ethnolinguistique et peu prestigieuses sur le plan symbolique ; ensuite, ce sont les langues à faible taux démolinguistique et à fort taux ethnolinguistique qui disparaissent. En raison de son importance démolinguistique, le bhojpuri est la seule langue asiatique encore utilisée dans la communication courante, mais sa disparition est programmée. Le français, qui est pourtant une langue d’une communauté ethnique et raciale fortement endogame, résiste compte tenu de son statut symbolique prestigieux. Le créole est employé comme lingua franca dans toutes les situations informelles et formelles (par exemple à l’école) en raison de sa dispersion sociale », explique Rada Tirvassen.

Enfin, il ne reste aux langues orientales, symbole de la promotion sociale des Mauriciens d’origine indienne, que la périphérie du système éducatif mauricien. Cette observation, souligne Rada Tirvassen, renvoie à un des aspects majeurs de l’instruction publique mauricienne : lorsque les institutions officielles se stabilisent du point de vue linguistique, seule l’école sera au centre d’enjeux qui concernent toutefois des langues qui ont un rôle secondaire.
(...)

La situation à l’école

Pour les sociétés créolophones, l’école est le lieu où surgissent davantage les déterminismes sociaux, historiques et politiques. A Maurice, le débat est toujours en cours : faut-il introduire le créole comme médium d’enseignement ? Les positions divergent. Pourtant, cette option a scientifiquement démontré sa pertinence, notamment lorsqu’elle cible les enfants qui ont des difficultés scolaires.

L’île Maurice avance à tâtons sur ce dossier. Il y a, depuis les années 70 à ce jour, une mauricianisation des manuels avec la production des textes par le MIE et le « National Centre for Curriculum Research and Development ». Parallèlement, l’investissement des Mauriciens scolarisés dans la maîtrise des langues s’est articulé autour du français et de l’anglais. C’est ce qui a culminé au mythe du plurilinguisme. Mais « nous savons très bien que la maîtrise de l’apprentissage de ces langues standardisées n’a été réservée qu’à quelques privilégiés du système. Pour la majorité de ceux qui ont été scolarisés, cela a abouti à un “Français je conné, anglais I debrouille” », explique, à cet effet, Jimmy Harmon, coordonnateur du pré-professionnel au BEC. « Le constat est que les Mauriciens sont des semi-lingues. En général, nous écrivons bien l’anglais mais avons de la difficulté à le parler couramment, nous parlons bien le français mais nous l’écrivons de plus en plus mal, » poursuit-il. L’apprentissage des langues à Maurice, insiste Jimmy Harmon, est toujours basé sur le modèle colonial. L’introduction officielle du « kreol morisyen » à l’école, assure-t-il, nécessiterait un programme différent de celui de l’enseignement des autres langues.

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