"Réflexions sur l’avenir de la langue danoise" : un article de Virginie Lamotte sur le site de Nouvelle Europe

samedi 19 avril 2008

Écrit par Virginie Lamotte
16-04-2008

Avec la mondialisation, le développement de l’usage d’Internet pour accomplir la plupart des démarches, administratives, professionnelles, pousse un certain nombre de pays à réfléchir sur la place et l’utilisation de leurs langues sur la toile. Au cœur de cette réflexion, les caractères particuliers de ces langues et leurs signes diacritiques, autrement dit les accents. Aujourd’hui, au Danemark, le débat est passionné.

Ces trois lettres qui font la différence

Le Danemark se pose à son tour cette question pour ses trois lettres spécifiques : « æ » [è], « ø » [e long] et « å » [o long]. L’objectif d’une révision serait de simplifier l’orthographe danoise en vue de l’emploi de la langue sur Internet, adresses email, adresses URL de pages Internet principalement.

Ces trois lettres sont une spécificité de la langue danoise dans l’alphabet latin. Emprunté au vieil-anglais, « æ » est une lettre qui a été introduite dans l’alphabet danois au tournant de l’an 1000. Au XIIe siècle, la langue fait face au changement d’alphabet : du système runique au système latin. C’est à cette époque que le « ø » commence à être utilisé. Il s’agit de la fusion des lettres « o » et « e », devenu « oe » puis « ø ». Au XIXe siècle, le « å », issu du suédois, apparaît dans l’usage, mais ne sera introduit officiellement dans l’alphabet danois qu’en 1948, lors de la dernière réforme de la langue.

Le Dansk Sprogforvaltning, chargé de la normalisation de la langue danoise, et l’Institut for Fremtidsforskning, conduisent le débat, qui porte avant tout sur la dimension numérique de la langue. Ces experts s’interrogent sur l’avenir même de ces lettres. Selon eux, une évolution profonde mais lente de l’orthographe danoise est à envisager, mais qui ne nécessitera pas une réforme en tant que telle, car l’évolution est déjà en marche : moindre emploi de ces caractères dans les noms, prénoms, noms d’entreprises ou appellations. Le risque est donc celui d’une différenciation entre l’oral et l’écrit puisque la prononciation d’un mot ne se modifie pas aussi simplement que son orthographe. Le danois ne créerait cependant pas un précédent, car cette différence existe déjà dans un certain nombre de langues.

Ce débat de spécialistes ne rencontre pas d’écho auprès des politiques, qui s’y opposent fermement avec un argument fort, celui de la spécificité de chaque langue. Une telle réforme serait selon eux un nivellement vers une norme orthographique de type anglo-saxon, qui de par son évolution ne possèdent plus ces signes particuliers. Cette opposition de la classe politique est unanime, dépassant les clivages traditionnels.

Sabine Kirchmeier-Andersen, directrice du Dansk Sprognævn, pense qu’il n’est pas utile de les supprimer de l’alphabet danois puisque l’usage tend à se généraliser. Ce serait ainsi une mutation naturelle de la langue. Mais il ne faut pas les faire disparaître définitivement pour autant par la voie législative. Cependant, ce sont Internet et les nouvelles technologies qui ont introduit cette tendance. Par exemple, on ne les voit déjà plus dans les adresses de site Internet. Une solution serait pour le danois, par souci de simplicité dans le cadre de l’utilisation numérique, de doubler les voyelles en question, comme les autres langues nordiques.

Elle met également en avant la contradiction des positions : la tendance de la mondialisation pousse à la disparition de tels caractères dans un mouvement d’uniformisation, mais en même temps, la réaction identitaire pousse à une sauvegarde de ces spécificités linguistiques, se mettant en faux des changements naturels. Cette ambivalence est très présente en Europe du Nord. L’anglais y est d’une part très développé (recherche scientifique, éducation, médias, etc.), mais d’autre part cela n’empêche pas les gouvernements de ces pays à toujours promouvoir et mettre en avant leur langue, en passant notamment par l’adoption de lois sur la langue, par la création de Commission (d’étude) de la langue et par le développement de programmes d’apprentissage de leur langue, qui rencontrent un vif intérêt.

Préservation d’une identité linguistique

Par rapport aux autres pays nordiques, le Danemark ne s’est penché que récemment sur cette question, car derrière ce débat sur la forme de la langue, il y a aussi le débat de fond : le danois souffre d’un problème de vitalité. En effet, la langue voit naître peu de nouveaux mots. Aussi, contrairement à ces voisins, qui appliquent une législation plus ou moins protectrice, le Danemark semble suivre son évolution naturelle, dont la disparition progressive de ces trois voyelles est un signe.

Ce problème « d’évolution » se rencontre également dans la validation des nouveaux mots introduits dans la langue. La Commission de la langue danoise ne procède pas à une « danicisation » automatique des mots empruntés aux langues étrangères, alors que l’Islande s’en fait une règle majeure, que la Suède en est venue à réglementer le nombre de mots étrangers dans les médias et que la Norvège espère toujours supprimer de sa langue toute trace d’influence danoise.

Ces interrogations ont mené à une situation telle qu’en 2006, le Radikale Venstre (parti libéral de gauche) proposait même de faire de l’anglais la seconde langue officielle du pays. Cette proposition n’a pas abouti, mais elle a eu le mérite de relancer le débat sur les choix et les orientations du pays en matière de politique linguistique. Un proverbe danois dit que « l’âme du peuple réside dans sa langue maternelle ». Ancien grand empire, le Danemark est aujourd’hui par sa taille un petit royaume qui s’est affirmé auprès de ses voisins par sa langue. Encore maintenant, ceci est manifeste en zone transfrontalière, notamment avec l’Allemagne, en Schleswig-Holstein, où la minorité danoise ne cesse de demander de nouveaux droits, principalement pour ce qui concerne la signalétique routière bilingue.

Aussi le 8 avril 2008, le gouvernement de Anders Fogh Rasmussen a chargé une commission d’experts, le « Sprogudvalg », de faire une étude sur la situation de la langue danoise. Le but de celle-ci est de voir comment se porte actuellement la langue entre réalités, préjugés et faux-semblants. Si certaines préoccupations se révélaient certifiées, un travail sera à faire en vue d’une revitalisation dans les secteurs concernés. Un autre objectif est celui de renforcer l’apprentissage du danois auprès des Danois. Certaines études montrent en effet qu’ils ont une connaissance moindre de leur langue que leurs aînés.

Freiner cette tendance s’annonce comme un objectif éducatif prédominant pour le pays d’Andersen. C’est par conséquent une réflexion globale sur la langue, dans sa forme et surtout dans son utilisation qui s’amorce, et cela sans criminaliser la langue de Shakespeare. Les langues aussi inter-agissent les unes avec et les autres depuis toujours, et chaque époque voit une ou plusieurs langues prédominer. Dans le cas du Danemark, avant l’anglais, il y a eu les très fortes influences de l’allemand et du français qui ont contribué à façonner le danois d’aujourd’hui. L’anglais est une nouvelle étape. Reste à savoir quelle place lui sera accordé dans l’histoire du danois. C’est à ses différentes questions que la nouvelle commission devra répondre.

Pour aller plus loin sur sur Internet :

"Les caractères spéciaux du danois condamnés à disparaître" , Revue de presse Eurotopics, 4 février 2008

"Æ, ø og å|dk ", Dagbladet Information du 4 février 2008 (en danois)

"Computer og internet truer Æ, Ø og Å på eksistensen|dk ", article avec un entretien de Sabine Kirchmeier-Andersen pour Danmarks Radio du 30 janvier 2008 (en danois)

"Le statut de la langue anglais au Danemark ", Revue de presse Eurotopics, 24 août 2006

"Les Danois s’inquiètent pour leur langue ", Revue de presse Eurotopics, 8 avril 2008

"Sprog til tiden|dk ", Dagbladet Information, 9 avril 2008 (en danois)

Article de Virginie Lamotte paru le 16 avril 2008 sous license Creative Commons sur le site de Nouvelle Europe


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