"L’Europe et ses langues", un article de Philippe Perchoc sur le site de Nouvelle Europe

lundi 21 avril 2008

Article de Philippe Perchoc du 29-04-2007

On mesure l’humanité d’un homme au nombre de langues qu’il parle. Ce proverbe ne peut être que slovaque : 97% d’entre eux déclarent parler une langue autre que leur langue maternelle !

Mais il est vrai que l’Europe, ce petit bout de péninsule asiatique enfoncé dans l’océan atlantique, a toute la diversité requise pour former des citoyens pleins d’humanité. Pourtant, une tension fondamentale existe aujourd’hui en Europe : comment construire un espace politique commun sans langue commune ?

Le lien qui a toujours existé entre langue et identité est un élément fondateur des entités politiques européennes : entités politiques (comme certains Etats membres particulièrement singularisés par leur langue comme la France, les pays Baltes, la Hongrie et d’autres) ou entités en devenir (tous ceux qui, Basques, Corses, Catalans et autres voudraient que leur particularité linguistique soit porteuse de droits politiques).

Avec des revendications différentes selon l’espace européen, il y a un lien profond entre la langue et la Nation. On comprend donc que certains Espagnols se soient levés contre le projet de "fédération d’Etats-Nations" européen au nom du fait que selon eux l’Espagne soit un Etat composé de plusieurs nations. Or, la construction européenne reste un processus inter-étatique qui ne peut pas se préoccuper des affaires internes des Etats membres, surtout dans des domaines aussi sensibles.

La question du vivre-ensemble a souvent mené certains Etats européens au bord du chaos. Et les tensions qui peuvent exister au sein de certains Etats (comme la Belgique, l’Espagne, la Lettonie ou les voisins de la Hongrie entre autres) se retrouvent au sein de la construction européenne. Ils y trouvent aussi parfois leur solution : les représentants des minorités ont souvent des voisins qui ont leur langue pour langue nationale (le Français pour les Wallons, le Néerlandais pour les Flamands, le Hongrois de Hongrie pour les Hongrois de Roumanie etc.) et la création d’un espace transnational de circulation peut voir émerger des solutions.

Pourtant, à Bruxelles, la question se pose : comment travailler dans une tour de Babel en perpétuelle expansion ?

Jacques Delors disait que "la langue maternelle de l’Europe, c’est la traduction" et il faut avouer que celle-ci occupe une place importante dans l’appareillage européen. Les contraintes sont innombrables : on sait bien qu’il ne faut jamais blaguer dans l’hemicyle du Parlement européen car, le temps de la traduction, le sujet a changé et les éclats de rire à retardement peuvent être du plus mauvais effet.

Néanmoins, si certains plaident pour l’efficacité, en passant par une langue unique, d’autres rétorquent que la construction européenne doit à tous prix (et c’est le cas de le dire) éviter de créer artificiellement des frustrations. Par ailleurs, étant un projet politique et démocratique, il est du droit de chacun de pouvoir utiliser sa langue. On se souvient de Jacques Chirac quittant le Conseil européen pour ne pas entendre Ernest Antoine Sellière s’adresser aux Chefs d’Etats et de Gouvernements en anglais !

Il semble que nous soyons dans deux niveaux d’analyse différents : l’efficacité et la légitimité. La première est une des sources de la seconde, la seconde est la condition indispensable pour que la première puisse être discutée.

Le budget même énorme consacré à la traduction est une question de légitimité : comment un pays qui a failli voir sa langue disparaitre comme la Lettonie peut-il accepter de ne pas la voir pleinement reconnue au niveau européen ? Pourtant d’autres sont plus pragmatiques : les Européens sont souvent surpris d’apprendre qu’il existe une langue luxembourgeoise, pourtant ceux-ci n’ont jamais demandé à ce qu’elle soit reconnue comme langue officielle.

Dans une Europe si diverse, il convient peut-être de voir midi à sa porte et la règle, selon laquelle chaque Etat peut voir ses langues nationales reconnues au niveau européen selon son souhait, paraît sage.

Néanmoins, c’est l’apprentissage global des langues qu’il nous faut promouvoir car si chaque Européen - y compris fonctionnaire européen - peut exiger d’avoir les documents dans sa langue, il y a toujours un moment où, dans un monde en profonde mutation, la rencontre de l’autre est obligatoire. Dans ce contexte, le choix pragmatique est une nécessité.

Il est de ces gens multilingues qui vivent un peu partout en Europe et qui déclarent naturellement "je commence toujours la conversation dans la langue qui semble la plus commode pour me faire comprendre de mon interlocuteur" ; souhaitons que ce dossier participe à la prise de conscience de cette nécessité.

Article de Philippe Perchoc paru le 29 avril 2007 sous licence Creative Commons sur le site de Nouvelle Europe


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