"Une centaine de langues en Europe : la situation des langues minoritaires", un article de Virginie Lamotte sur le site de Nouvelle Europe

mardi 29 avril 2008

Aujourd’hui, l’Union Européenne compte près de 500 millions de citoyens parlant 23 langues officielles. Cependant, parmi tous ces Européens, environ 46 millions d’entre eux parlent une langue dite régionale ou minoritaire, soit 9,5% de la population. Dans cet article, un état des lieux de la situation de ces langues va être fait afin de mettre en lumière ce patrimoine linguistique méconnu, avec une mise en perspective des dispositions de la Charte Européenne des langues régionales et minoritaires.

On compte aujourd’hui environ 7000 langues au monde. C’est un chiffre difficile à valider car nombre de langues ne sont pas écrites, et ne laissent donc pas de traces, et la majorité d’entre elles est en danger de mort et risque de disparaitre dans l’indifférence générale. Ce ne sera que plus tard que l’on se rendra compte que telle ou telle langue aura existé. Parmi ces 7000 langues, plus de 3000 sont utilisées par moins de 10.000 personnes. En outre, moins de 10% des langues sont parlées par plus de 90% de la population mondiale. On estime aujourd’hui qu’une langue disparait toutes les deux semaines et qu’au cours du 21ème siècle de 50% à 90% des langues devrait disparaitre. Chaque langue qui meurt est une culture qui s’éteint. L’UNESCO estime que 123 langues seraient parlées en Europe, mais parmi ces langues plus de la moitié est dans une situation difficile, dont une trentaine proche de l’extinction.

Des rapports à la langue très différents d’un pays à l’autre

Sous la question linguistique, on retrouve l’aspect identitaire, c’est-à-dire la langue comme reflet de notre appartenance à une culture. Mais ici, cette vision identitaire n’est pas la même partout. Ainsi, dans les pays latins, comme l’Italie ou l’Espagne, la langue marque une nette différence en terme de sentiment d’appartenance. Quand on parle basque, calatan ou frioulan, on montre sa différence avec les autres, ceux qui parlent la langue dominante, à savoir ici le castillan ou l’italien.

Dans d’autres Etats, plus au Nord, la question se pose autrement : les cultures coexistent, et les langues aussi. Parler une langue minoritaire en Finlande (le suédois ou une des langues sâmes) ne marque pas une distinction politique. Il en est de même en Allemagne, où parler hessois ou bas-saxon, n’empêche pas de se sentir allemand.

Ainsi pour les locuteurs de langues minoritaires ou régionales, le plurilinguisme est une pratique du quotidien mais aussi une nécessité pour la survie culturelle de ces populations. En revanche, pour les locuteurs de la langue majoritaire, le plurilinguisme est nettement moins courant.

Des institutions européennes mobilisées…

L’Europe est véritablement une mosaïque linguistique, mais pour la préserver, une législation à l’échelle européenne s’impose. Celle-ci permettrait d’éviter la mort de plusieurs dizaines de langues.

C’est pour cela qu’en 1982, le Bureau Européen des Langues les Moins Répandues, une ONG de droit irlandais, s’est mis en place. Son objectif principal est de promouvoir les langues minoritaires en Europe mais aussi la diversité linguistique. Depuis sa création, il s’emploie à renforcer les contacts et la coopération entre les communautés de langues minoritaires. Aujourd’hui, il travaille activement avec les institutions européennes (Union européenne, OSCE [Organisation pour la Sécurité et la Coopération en Europe] et Conseil de l’Europe), son programme annuel d’action est d’ailleurs soumis à l’approbation de la Commission européenne. Cette question des minorités linguistiques est très importante au sein de l’OSCE qui travaille beaucoup avec ses Etats-membres sur les questions des minorités nationales, et par conséquent sur les droits linguistiques de ces peuples. L’organisation a d’ailleurs publié en mars 1999 un rapport sur les droits linguistiques des personnes appartenant à une minorité nationale.

Au niveau de l’Union européenne, depuis le 1er janvier 2007, et l’adhésion de la Bulgarie et de la Roumanie, une division du multilinguisme a été créée à la Commission européenne. Leonard Orban, de nationalité roumaine, en est le commissaire. Auparavant, les questions linguistiques faisaient parties de la division Education et Culture, où les langues n’étaient considérées que comme un outil de travail et de communication. Ce n’est que récemment, depuis l’élargissement vers l’Est, que la Commission européenne place les langues dans une perspective interculturelle.

Dans une déclaration du 5 mars dernier, Leonard Orban considérait que le multilinguisme était une part du code génétique de l’Union européenne. Pour lui, les langues sont notre diversité, notre héritage culturel et un moyen de communication. C’est pourquoi, pour lui, le multilinguisme est bien plus qu’une question d’apprentissage des langues et de textes officiels à traduire dans toutes les langues officielles, cela s’applique à toutes les politiques concernées par la préservation et la promotion de la diversité linguistique à travers l’Europe. Il développe actuellement un projet « apprendre en voyageant » qui a pour but de montrer la diversité linguistique dans les transports en communs dans les villes européennes. Ainsi des mots de bienvenue ou d’orientation seront écrits en 3 ou 4 langues sur un bus ou dans un tramway.

Qu’est ce qu’une langue minoritaire ?

Il existe trois définitions de langues minoritaires. La première dit qu’une langue minoritaire est une langue parlée dans une partie d’un seul Etat, tel le galicien en Espagne. La deuxième considère une langue comme minoritaire une langue parlée sur une zone géographique dépassant les frontières d’un seul Etat, comme le basque entre la France et l’Espagne. Enfin, la troisième dit qu’une langue minoritaire est une langue parlée par une partie de la population dans un Etat, mais utilisée par la majorité dans un autre, comme les minorités germanophones en Belgique, en Italie, en Pologne ou au Danemark. Il faut noter ici que parmi les états européens, un seul ne compte aucune minorité nationale. Il s’agit de l’Islande, pays insulaire au large dans l’Atlantique.

Quelles sont les langues menacées ?

Mais toutes ces langues ne jouissent pas des mêmes conditions de vie. En effet, beaucoup d’entre elles ont des droits et sont reconnues et pratiquées au sein de leurs Etats. Mais certaines d’entre elles, comptant de moins en moins de locuteurs sont en train de mourir.

Ainsi, lorsque l’on parle de langues proche de l’extinction, il s’agit de langues ne comptant plus que quelques dizaines de locuteurs, la majorité d’entre eux étant des personnes âgées. Ces langues ne sont donc plus la langue maternelle de la nouvelle génération. Parmi ces langues, on trouve le Live, langue finno-ougrienne du nord de la Lettonie, le vote, langue finno-ougrienne du Golfe de Finlande en Russie, mais aussi nombre de langues sâmes au nord de la Norvège, de la Suède, de la Finlande et de la Russie. On parle aussi de langues qui sont sérieusement menacées, tels de nombreux dialectes français comme le breton, le limousin ou l’occitan, mais on trouve aussi le yiddisch, langue sans territoire, ou l’arabe chypriote, parlé dans le nord de l’île de Chypre, la langue disparaissant petit à petit sous l’influence grandissante du grec. On compte aujourd’hui quelques 2.000 locuteurs d’arabe chypriote.

D’autres langues sont considérées comme étant en danger, à un carrefour. En effet, suivant les politiques qui seront mises en œuvre dans les prochaines années, le sort de ces langues changera, soit vers l’extinction, soit vers ce que l’on appellerait presque une résurrection. Le gaélique irlandais était dans cette situation, mais aujourd’hui sa situation est nettement meilleure. Il a d’ailleurs été la 23ème langue officielle adoptée par l’Union Européenne. Le ladin en fait partie, il est localisé dans le nord de Italie, dans le Sud-Tyrol. C’est aussi le cas du sorabe, langue slave parlée en Allemagne, dans la Lusace entre les Länder de Brandebourg et de Saxe. On compte aujourd’hui environ 45.000 locuteurs de sorabe.

On remarque, que parmi toutes ces langues dans une situation de danger plus ou moins prononcée, ce sont des langues de la famille finno-ougrienne qui sont le plus menacées. En effet, longtemps marqués par l’isolement, ces peuples se sont retrouvés soudain inclus dans un espace administratif parlant une autre langue que la leur et qui s’imposa à eux, principalement le suédois et le russe.

Afin de préserver ce patrimoine linguistique considérable et unique, le Conseil de l’Europe a mis en place la Charte européenne des langues régionales et minoritaires, qui a été adoptée le 5 novembre 1992 à Strasbourg par le Conseil des Ministres. Elle marque l’aboutissement d’une longue préoccupation de l’institution vis-à-vis des langues.

Les origines de la Charte européenne des langues régionales ou minoritaires.

La Charte se base en effet sur l’article 14 de la Convention européenne des Droits de l’Homme, signée en 1950, qui stipule la non-discrimination sur la langue et/ou l’appartenance à une minorité nationale. Par la suite, le Conseil de Europe s’est de nombreuses fois prononcé pour davantage de protection pour les minorités nationales, afin qu’elles puissent jouir du droit à promouvoir leur propre culture et mais aussi à utiliser au quotidien leur langue.

Ce texte est le résultat de nombreuses années de réflexion. En effet, dès 1954 avec la Convention culturelle européenne, il s’agissait de développer et de promouvoir la richesse culturelle entre les européens, entre autres à travers les facteurs de langues, d’histoire et de civilisation. Il s’agissait de mettre en valeur un patrimoine culturel européen commun.

En 1981, le Parlement européen s’associe au Conseil de Europe et souhaite quant à lui élaborer une Charte des langues et des cultures régionales ou minoritaires. Par la suite, au sein du Conseil de Europe, l’idée est reprise par ce qui deviendra le congrès des pouvoirs locaux et régionaux, ce qui marque un ancrage de la résolution de la question au niveau local. C’est ainsi, qu’en 1992, le texte de la charte est adopté par le Conseil des ministres du Conseil de l’Europe, alors composé de 26 pays membres, la Pologne, la Hongrie et la Bulgarie, venant de le rejoindre depuis peu.

La Charte est actuellement ratifiée par 22 Etats, mais 11 Etats l’ont aussi signée sans ratification. Ont ratifié la Charte l’Allemagne, l’Arménie, l’Autriche, Chypre, la Croatie, le Danemark, l’Espagne, la Finlande, la Hongrie, le Liechtenstein, le Luxembourg, la Norvège, les Pays-Bas, la République Tchèque, le Royaume-Uni, la Serbie, la Slovaquie, la Slovénie, la Suède, la Suisse et l’Ukraine. La République Tchèque est la dernière à avoir ratifiée la Charteer mars 2007). Le Monténégro a aussi ratifié la charte mais ne fait pas partie du Conseil de l’Europe, c’est un pays candidat. La France, quant à elle, fait partie des pays signataires, mais pour des raisons constitutionnelles, elle ne l’a pas ratifiée, le français étant la langue de la République une et indivisible.

Les buts et principes de la Charte

L’objectif de la Charte est de protéger les langues régionales et minoritaires à travers le maintien de leurs traditions et la promotion de la richesse culturelle européenne. Au cœur de ce texte, on retrouve les valeurs de l’interculturalité et du plurilinguisme. En effet, ces locuteurs de langues régionales et minoritaires parlent souvent plusieurs langues. Promouvoir ces langues et ces cultures est important du point de vue démocratique pour le Conseil de l’Europe et du respect de la diversité culturelle dans le cadre de la souveraineté territoriale car la Charte n’a pas pour but de remettre en cause l’intégrité territoriale des états. Les dispositions de la Charte concerne à chaque fois une langue dans un territoire précis : une localité ou une région, Etat par Etat.

La Charte donne plusieurs définitions en ce qui concerne les langues visées. Avant tout elle n’inclut pas les dialectes issus de la ou les langues officielles de l’Etat, elle n’inclut pas non plus les langues des migrants, même s’ils constituent d’importantes minorités. Elle vise à la protection des langues qui ont un ancrage géographique régional où la langue est pratiquée. La Charte couvre aussi les langues des peuples sans territoire, et ici en premier lieu les langues des Rroms et le yiddisch, ces personnes ne pouvant être rattachées à une région ou un pays particulier.

Le texte de la Charte pose plusieurs principes et objectifs. Avant tout, elle place les langues, quelles qu’elles soient, comme une expression de la richesse culturelle de l’Europe et la division administrative du pays ne doit pas être un obstacle à cette reconnaissance. Ainsi la Charte met en place une action de sauvegarde globale de ces langues. La promotion de la compréhension mutuelle est aussi très importante à faire au sein même des Etats et entre les différents groupes linguistiques du pays. Les Etats doivent aussi s’engager sur la promotion de l’étude et des recherches sur ces langues. Il est vivement encouragé de favoriser les contacts entre les locuteurs d’une même langue, mais qui appartiennent à des pays différents.

Au cœur de ces dispositions, on retrouve la place des langues dans l’enseignement, c’est-à-dire du droit d’avoir cours en sa langue ou en partie à tous les niveaux de la scolarité, mais aussi en ce qui concerne l’éducation des adultes. On retrouve aussi des dispositions en ce qui concerne la justice, l’administration locale et les services publics, les médias locaux et nationaux. L’accès à ces cultures est aussi très important, il faut que les états signataires en favorisent l’accès. Ils doivent aussi favoriser la création culturelle dans ces langues minoritaires. De plus il est vivement encouragé de les promouvoir au sein des politiques culturelles de l’Etat à l’étranger. Au niveau de la vie culturelle et sociale, il est recommandé de ne pas décourager l’utilisation de ces langues.

Des engagements à tenir

Au total, la Charte rassemble une liste de 68 propositions et les Etats signataires s’engagent à choisir au minimum 35 mesures, qu’ils s’engageront à mettre en œuvre. Les Etats signataires prennent donc seulement des engagements. Si ils venaient à ne pas s’y tenir, le Conseil de l’Europe peut les rappeler à l’ordre, lors de la publication des rapports annuels de mise en œuvre.

C’est ce qu’il a fait le 15 mars dernier avec la Grande-Bretagne. Même si ce ne sont que des engagements, cela donne donc une mauvaise publicité pour l’Etat en question. La Grande-Bretagne, qui a signé et ratifié la Charte, entrée en vigueur en 2001, s’est vue rappeler publiquement ses engagements, et notamment davantage de soutien aux langues parlées dans la pays : l’irlandais, l’écossais, l’écossais d’Ulster, le cornique et le gaélique mannois. Le Conseil de Europe rappelle à la Grande-Bretagne de soutenir une politique globale en ce qui concerne l’irlandais, de renforcer le soutien à la presse écrite de langue irlandaise et de gaélique d’Ecosse, d’améliorer l’offre de services en gallois dans les établissements de soins et de services sociaux et enfin de renforcer la position de l’écossais et de l’écossais d’Ulster. L’application de la Charte revient au Royaume-Uni aux autorités locales, mais si celles-ci font défaut, la responsabilité de la mettre en pratique en revient au gouvernement central, à Londres.

Il y a donc eu ces dernières années une véritable prise de conscience en faveur des langues régionales et minoritaires en Europe. Pourtant, même si des textes ont été signés et des engagements pris, tout n’est pas assurés pour ces langues. Il faut que ces engagements rencontrent des concrétisations. Pour certaines langues, cela n’empêchera pas leur disparition. Afin de pouvoir aller plus loin, il faut maintenant que l’Union européenne prennent aussi des engagements, que ses Etats-membres prennent des engagements, et s’associe davantage avec le Conseil de l’Europe et l’OSCE pour préserver ce patrimoine commun.

Article de Virginie Lamotte paru le 28 avril 2007 sous licence Creative Commons sur le site de Nouvelle Europe.


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