"Les Politiques linguistiques au Royaume-Uni", un article de Kate Maxwell sur le site de Nouvelle Europe

mardi 6 mai 2008

« Do you speak English ? ». Combien de fois a-t-on entendu cette phrase, en poussant un soupir ! Voilà encore un anglophone qui ne sait parler aucune langue étrangère. Dans l’Union Européenne, où le plurilinguisme est mis en valeur et où l’on a jusqu’ici résisté à l’ubiquité de la langue anglaise, les habitants de la « perfide Albion » ont certainement bien du chemin à faire pour rattraper leurs camarades européens au niveau de la maîtrise des langues étrangères. Laissant de coté l’Irlande, cet article examine les politiques linguistiques du Royaume-Uni, et propose de décider si leur mauvaise réputation est en fait méritée.

Il faut commencer par signaler que, au Royaume-Uni, il y plusieurs politiques linguistiques : en fait il y en a quatre, une par pays. L’enseignement primaire et secondaire est décentralisé - c’est-à-dire, placé sous la responsabilité de Westminster pour l’Angleterre, de Holyrood pour l’Ecosse, du Senedd pour le Pays de Galles, et de Stormont pour l’Irlande du Nord (si l’Assemblée reprend ses fonctions, comme prévu, le 10 mai).

Les systèmes d’enseignement au Royaume-Uni

Les systèmes d’enseignement pour l’Angleterre, le Pays de Galles et l’Irlande du Nord sont assez similaires : ces trois pays ont tous des examens de GSCE (Certificat Général de l’Education Secondaire), où les élèves doivent présenter environ neuf sujets à l’âge de seize ans, pour passer ensuite au niveau avancé supplémentaire (A/S Level) en cinq matières environ à dix-sept ans, avant d’aborder les épreuves du niveau avancé (A Level) en trois matières à dix-huit ans. L’Ecosse a un système bien différent : sept ou huit matières examinées aux niveaux « Intermediate » (Niveaux Généraux 1 et/ou 2, où 2 est plus avancé) à l’âge de seize ans, les examens « Highers » (Niveau Supérieur) à dix-sept ans, et les « Advanced Highers » (Niveau Supérieur Avancé) à dix-huit ans.

La place des langues étrangères

Où sont les langues étrangères dans ces systèmes ? Réponse sommaire : partout et nulle part. Partout parce que les langues sont offertes à tous niveaux, nulle part parce qu’elles ne sont pas toujours obligatoires. En Angleterre, le programme des études pour les écoles (sauf celles qui sont privées et que l’on appelle « private schools », « independent schools » ou – curieusement - « public schools ») est décidé par Westminster : c’est le « National Curriculum ».

Depuis 2004, les autorités de ce programme national permettent aux enfants de ne plus apprendre une langue étrangère après l’âge de quatorze ans (même si des sujets comme l’éducation physique et la religion restent obligatoires jusqu’à l’âge de seize ans). Le résultat ? Une chute majeure dans le nombre des élèves qui choisissent même une seule langue étrangère pour les années du GCSE. Le Pays de Galles et l’Irlande du Nord font pareil, avec cette différence qu’au Pays de Galles – pays officiellement bilingue - c’est le gallois (et pas l’anglais) qui est obligatoire dans les écoles où la langue d’enseignement est le gallois.

Encore une fois, l’Ecosse maintient sa différence. Dans ce pays le programme d’études relève de la compétence des écoles et des autorités locales. Le seul décret de Holyrood c’est que chaque élève doit poursuivre ses études en mathématiques et anglais (ou en gaélique écossais si c’est la langue d’enseignement) jusqu’au niveau « Intermediate » (seize ans).

Mais partout en Grande Bretagne le taux des étudiants qui font des études en langues étrangères à tous les niveaux, depuis l’école secondaire jusqu’au doctorat, ne cesse de tomber. Voilà un cercle vicieux : puisque moins d’élèves font des langues à l’école, il s’ensuit que moins d’étudiants choisissent de les étudier à l’université. Résultat : moins de diplômés et moins de professeurs en langues étrangères, ce qui finit par donner moins de cours de langues modernes dans les écoles, et ça continue...

Des rapports ambivalents vis-à-vis des langues étrangères

Les attitudes à l’égard des les langues étrangères sont mixtes. Les profs déplorent le manque de soutien que leur donnent les parents d’élèves en difficulté qui aux réunions leur disent que les langues étrangères sont moins importantes que les autres matières puisque tout le monde parle anglais, ajoutant que par conséquent ils permettent à leur enfant de ne plus faire son travail : cette attitude négative est à la base de la décision anglaise de 2004, dont les répercussions se sont fait sentir au Pays de Galles ainsi qu’en Irlande du Nord.

Ces mêmes parents ont quelquefois de mauvais souvenirs de leur vie scolaire quand le latin était obligatoire (O tempora, o mores…), et oublient que c’est leur connaissance de la grammaire latine - aussi bien que celle de la grammaire anglaise (proscrite de l’école, elle aussi) - qui leur permettent de mieux communiquer dans leur langue maternelle. Souvent déjà frustrés par le grand nombre de matières obligatoires en Angleterre, au Pays de Galles et en Irlande du Nord qui les empêche de prendre leur sujets préférés (car après tout il n’y a qu’un certain nombre d’heures dans la semaine scolaire), les élèves eux-mêmes sont souvent confrontés à des choix difficiles : une langue étrangère ou la technologie, l’histoire ou la musique, etc. Une fois salariés, nombreux sont les anciens élèves trentenaires qui ne se rappellent plus leurs trois sciences et qui se sentent empêchés de faire, par exemple, un emploi ou un stage à l’étranger à cause d’un manque de langue.

Des évolutions en perspectives...

Néanmoins, il est vrai que les systèmes sont encore une fois sur le point de changer. L’enquête dirigée par Lord Ron Dearing et publiée en 2007 propose l’enseignement des langues étrangères dès l’école primaire. Les gouvernements anglais et écossais ont déjà signalé leur accord, les premiers essais ont eu du succès chez les parents, les profs et les élèves, et il est probable qu’en 2010 les enfants britanniques vont commencer leurs études de langues à l’age de neuf ans. Mais bien sûr, on recherche encore des profs, car l’aptitude dans une langue étrangère n’est pas un attribut obligatoire pour les instituteurs.

Parmi les adultes, l’intérêt pour les langues étrangères a été ressuscité grâce aux initiatives gouvernementales pour encourager le « life-long learning » (l’éducation tout au long de la vie), subventionné en Ecosse d’une bourse de 200 GBP (300 EUR) pour permettre à ceux qui gagnent moins de 15,000 GBP par an (environ 2000 EUR par mois) de poursuivre leurs études.

Finalement, la gamme des langues offertes aux élèves dans certaines écoles se trouve augmenté par le nombre croissant de langues entendues dans la rue et sous les préaux, non seulement les langues autochtones (l’anglais, le gallois, le gaélique écossais) mais aussi les langues des communautés immigrantes (le polonais, le punjabie, l’ourdou, sans compter les langues scandinaves, l’arabe, le créole des Antilles anglaises, le grec etc.). En plus de ces langues, on peut bien sûr continuer d’apprendre le français (qui reste la langue étrangère la plus connue en Grande Bretagne), l’allemand, parfois l’espagnol et l’italien, et même aussi le mandarin (vu que la Chine devient un pays important pour le commerce). Mais les langues européennes restent, et vont rester, au centre des politiques nationales des pays du Royaume-Uni.

Personne ne peut ignorer que la situation actuelle de l’enseignement des langues frise la débâcle en Grande Bretagne. Même si les profs sont diligents, ils deviennent moins nombreux, et l’attitude des parents et des élèves doit changer avant qu’il ne soit trop tard. On ne peut qu’espérer qu’avec le multiculturalisme, la prochaine génération de parents se rendront compte que plusieurs d’entre eux auront vécu le manque des langues étrangères grâce au « National Curriculm », et que cette prise de conscience permettra, finalement, à la Grande Bretagne d’embrasser et d’encourager les bienfaits d’apprendre au moins une langue étrangère. Cela prendra du temps, bien sûr, mais la récompense culturelle et sociale vaut vraiment la peine.

Article de Kate Maxwell paru le 25 avril 2007 sous licence Creative Commons sur le site de Nouvelle Europe


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