"La Norvège, l’autre pays de la diversité linguistique". Un article de Thibault Meilland sur le site de Nouvelle Europe

dimanche 11 mai 2008

Les fjords, le soleil de minuit et le lutefisk comptent parmi ces curiosités qui font de la Norvège une destination attrayante pour ne pas dire exotique. La diversité linguistique du Royaume, en revanche, est rarement évoquée. La Constitution reconnaît, en effet, deux variantes officielles du norvégien, le bokmål (prononcé [bouk-môl]) et le nynorsk (prononcé [nu-norsk]), tandis que le same et le kven ont acquis un statut juridique en tant qu’idiomes de minorités ethnolinguistiques méritant protection. Tâchons, dans les lignes qui suivent, de comprendre les tenants et les aboutissants de cette diversité linguistique.

La domination danoise et son impact linguistique

Tout comme les autres langues parlées aujourd’hui en Scandinavie, le norvégien trouve ses racines dans le vieux norrois répandu par les marchands Vikings au début du Moyen-Âge. Le vieux norrois a d’ailleurs donné le mot Nordhrvegr, le « chemin du nord », à l’origine du mot Norvège. Avec la christianisation imposée par le roi Olaf Haraldsson, au début du 11ème siècle, l’alphabet latin remplace progressivement les caractères runiques autrefois utilisés. La grammaire et la syntaxe se fixent et la langue norvégienne commence à se distinguer de ses voisines danoise et suédoise.

Cependant, avec l’extinction de la lignée dynastique à la fin du 14ème siècle, la couronne de Norvège se joint au Danemark et à la Suède pour constituer l’Union de Kalmar qui rassemble les trois Etats scandinaves sous l’autorité d’un seul monarque. La tutelle de l’Etat danois se traduit par la pénétration de la langue danoise au sein de l’élite urbaine et lettrée. Cependant, le danois est soumis à un processus de créolisation. L’influence persistante du norvégien, la simplification grammaticale et la modification phonétique débouchent sur la construction d’une langue dano-norvégienne distincte appelée riksmål (prononcé [riks-môl]) soit, littéralement, la "langue du royaume".

Avec la défaite de Napoléon en 1814, le Danemark, qui avait soutenu l’Empire se voit contraint de céder la Norvège à la couronne de Suède. Le soulèvement du Stortinget, le parlement norvégien, n’y change rien. Les troupes suédoises matent cet élan nationaliste et la Norvège entre dans une union personnelle avec la Suède. Dans cette union, la Norvège conserve son statut de royaume et sa Constitution démocratique mais elle est placée sous l’autorité du souverain de Suède.

Le norvégien comme argument nationaliste

La tutelle suédoise s’exerce jusqu’en octobre 1905, lorsque la couronne de Suède reconnaît l’indépendance de la Norvège proclamée quelque mois plus tôt par le Stortinget. Tout au long du 19ème siècle, l’aspiration nationaliste norvégienne investit le canal linguistique. Il s’agit d’assortir le projet nationaliste d’un argument ethnolinguistique fort, de créer une langue nationale norvégienne. Dans ce contexte, la défense du norvégien devient un enjeu politique, sa promotion, une promesse d’indépendance.

Deux personnages incarnent plus que tout autre cette dimension militante : les linguistes Knud Knudsen (1812-1895) et Ivar Aasen (1813-1896). Dès les années 1830, ils décident, de leur propre initiative, de "créer" la langue norvégienne écrite. Leurs travaux débouchent sur la distinction actuelle entre bokmål et nynorsk.

Deux voix distinctes pour une même ambition

D’une part, Knudsen entreprend de norvégianiser le danois. Il s’agit d’enrichir la langue danoise d’un vocabulaire tiré des dialectes proprement norvégiens, et d’y appliquer la syntaxe du norvégien parlé. Pour Knudsen, la langue de la nation norvégienne doit donc avoir pour base le riksmål progressivement développé par les élites lettrées au cours des quatre siècles de domination danoise. Les travaux de Knudsen inspireront la première réforme officielle de la langue danoise en Norvège en 1862 puis les réformes officielles de 1907 et 1917.

Sur la même période, Aasen, poursuivant une ambition comparable à celle de Knudsen, prend un autre chemin. Âgé de 22 ans et empreint de nationalisme romantique, il voyage à travers le pays pour recueillir et comparer entre eux les différents dialectes régionaux. Il s’intéresse également à l’islandais, préservé de l’influence danoise. De ces diverses recherches, il décide de prendre comme point de départ le vieux norrois pour retrouver les racines d’une langue propre au peuple norvégien, expurgée de sa composante danoise.

Au-delà de l’opposition entre le parler rustique des paysans norvégiens et la langue raffinée des élites urbaines, il faut voir chez Aassen une ambition proprement nationaliste, une volonté de retrouver la rette norske folksprog, la « vraie langue norvégienne », et plus encore, la norske landsmål (prononcé [norsk lands-môl]) la « langue nationale norvégienne ».

L’échec du projet de samnorsk

Rapidement, il apparaît qu’aucune des deux langues ne parvient à prendre le dessus sur l’autre, défendues qu’elles sont par leurs partisans respectifs, aux pupitres des écoles comme aux bancs de l’assemblée parlementaire. En 1885, la Norvège consacre son statut d’Etat bilingue, en reconnaissant le landsmål et le riksmål comme langues nationales officielles du pays. Avec l’accession à l’indépendance, en 1905, le gouvernement norvégien cherche à renforcer la cohésion nationale en appelant à la fusion des deux langues en une seule, le samnorsk.

En effet, la question du bilinguisme peut s’avérer problématique lorsqu’elle recoupe des débats idéologiques. Ainsi, le parti communiste norvégien, au cours des années 1920, fera du landsmål la langue du peuple et de sa défense une partie intégrante de la lutte des classes. En 1929, le parlement décide de rebaptiser le riksmål, bokmål (prononcé [bouk-môl], la « langue des livres ») et le landsmål, nynorsk (prononcé [nu-norsk], le « nouveau norvégien ») sans pour autant parvenir à l’unification linguistique visée, malgré les tentatives d’uniformisation orthographique de 1938.

Si le projet du samnorsk, la langue norvégienne commune et unifiée, connaît un soutien manifeste auprès de la majorité de la population, il rencontre une opposition farouche de la part de groupements radicalisés et prompts à se mobiliser. Chaque réforme orthographique apporte son lot de mécontents. Ainsi, au cours des années 1950, les partisans du bokmål rejettent vivement la convergence orthographique promue par le gouvernement, y percevant un appauvrissement de leur langue. Ils se font les défenseurs d’une variante « conservatrice » du bokmål, proche du riksmål de Knudsen, largement reprise dans la presse et les milieux lettrés d’Oslo. L’Académie norvégienne veille quant à elle au respect des formes orthographiques, grammaticales et lexicales qu’elle juge acceptables.

De leur côté, les partisans les plus radicaux du nynorsk rejettent la réforme de 1917, et entendent lutter pour la préservation d’une variante proche du landsmål d’Aasen, baptisée høgnorsk (prononcé [heug-norsk], le "norvégien pur"). Des associations telles que la Ivar Aasen-sambandet (Union Ivar Aasen) et la Målmannen entretiennent l’ardeur militante en faveur du høgnorsk.

Face à ces résistances, le projet d’unification linguistique est abandonné dès 1966. A cette date, un rapport du comité linguistique, commandé par le gouvernement, préconise de mettre un terme à la quête du samnorsk pour s’orienter vers une politique de préservation de l’héritage culturel des langues officielles de la Norvège.

Dans les faits, la progression du bokmål

Ce retrait contraint de l’Etat s’accompagne, cependant, d’une redistribution sociolinguistique profonde. Entre la fin de la Seconde Guerre mondiale et le milieu des années 1960, l’industrialisation et l’urbanisation favorisent l’essor du bokmål, caractéristique des zones urbaines et largement dominant dans les milieux d’affaires. Sur la période, le nombre des locuteurs du nynorsk chute de 32% de la population norvégienne à 17,9%. D’un point de vue géographique, le nynorsk est plus répandu dans les régions rurales du sud-ouest, de l’ouest, et dans montagnes de l’est de Norvège, alors que le bokmål se rencontre dans l’est et dans le nord du pays.

Rassemblant plus de 80% de la population norvégienne, le bokmål prédomine au Parlement, dans les tribunaux, dans la fonction publique ainsi que dans les écoles et les médias. Si elle illustre un certain « rapport de force » sociolinguistique, cette situation n’est cependant pas handicapante pour les locuteurs du nynorsk. En effet, l’intercompréhension demeure relativement facile entre ces deux variantes de la langue norvégienne. Ainsi, la grande majorité des publications officielles de l’Etat sont faites en bokmål (à 92%), à l’instar des principaux titres de la presse nationale, ce qui ne pose pas de problème de compréhension pour les locuteurs du nynorsk.

Le bilinguisme institutionnel malgré tout

Dans ce contexte, le Royaume de Norvège s’est doté, depuis le début des années 1980, d’une législation qui institutionnalise et promeut le bilinguisme. La Loi sur l’usage des langues dans les services publics d’avril 1980 stipule que bokmål et nynorsk sont « des variantes linguistique de valeur égale et ont un statut égal dans les communications écrites de tous les organismes de l’Etat, les communes et les municipalités régionales ».

Un amendement de mars 1988 ajoute que tous les services publics doivent fonctionner dans les deux langues sauf dans certains cas à savoir au Parlement, à l’administration interne et à l’Eglise de Norvège. De fait, tout individu peut exiger des organismes publics qu’ils communiquent avec lui dans la « variante linguistique » de son choix, et toute commune peut en décider de même dans ses relations avec les administrations centrales. En 2001, sur les 435 municipalités norvégiennes, 164 ont choisi d’utiliser le bokmål pour communiquer avec les autorités centrales, 116, représentant environ 12% de la population, ont choisi le nynorsk, et les 155 restantes se sont déclarées "neutres".

Dans le domaine de la justice, la liberté de choix du citoyen peut être à l’origine de situations cocasses. Un plaignant s’exprimant en nynorsk peut se voir répondre en bokmål par un membre du personnel judiciaire qui conserve sa liberté de choix à titre individuel.

En ce qui concerne l’éducation, le bilinguisme institutionnel impose aux établissements d’administrer les examens en bokmål ou en nynorsk, à la demande des élèves, des étudiants et des candidats. De même, toutes les écoles doivent enseigner la langue seconde, selon le cas, tandis que les élèves conservent le droit de remettre leurs travaux dans la variante de leur choix. Ainsi, sur un total de plus de 600 000 élèves des classes primaires en 2002, 85% des Norvégiens allaient dans une école du bokmål et 14,6% dans une école du nynorsk.

Le respect des minorités ethnolinguistiques

Pour conclure, notons qu’outre les variantes de la langue norvégienne, le Royaume est également peuplé de minorités ayant leur propre culture et, notamment, leur propre langue. C’est le cas des Sames (environ 30 000), autrefois appelé Lapons, des Tsiganes (400), des Romani (3000), des Kvens (15 000) et des Skogfinn (200), d’origine finnoise. Les politiques de norvégianisation menées aux 19ème et 20ème siècles, lorsqu’elles n’ont pas contribué à l’extinction de ces langues, ont considérablement influencé leur évolution. Ainsi, la langue kven s’est vue reconnaître le statut de « langue distincte » par le gouvernement norvégien en avril 2005, afin de la différencier d’un simple dialecte finnois.

De son côté, la langue same, parlée dans les régions situées les plus au nord, tel le comté de Finnmark, bénéficie du statut spécial dont jouit la population same. Celle-ci dispose, depuis 1987, de son propre parlement, le Sametinget, apte à décider de manière autonome en matière de politique linguistique et culturelle. Ainsi, la langue same est-elle utilisée dans les communications entre la circonscription administrative same et l’Etat norvégien. Elle est également utilisée comme langue d’enseignement dans le primaire et le secondaire, tandis que tout justiciable qui le souhaite peut s’exprimer en same lors d’une procédure judiciaire.

Pour conclure, ce volontarisme politique en faveur de la préservation et de la promotion du patrimoine culturel des groupes ethnolinguistiques se retrouve dans l’adhésion de la Norvège aux principaux engagements internationaux en la matière. Déjà signataire de la Convention relative aux peuples indigènes et tribaux de l’Organisation Internationale du Travail (OIT) en 1989, la Norvège a également ratifié la Charte européenne des langues régionales ou minoritaires (1998) et la Convention-cadre pour la protection de minorités nationales (1999) élaborées par le Conseil de l’Europe.

Article de Thibault Meilland paru le 27 avril 2007 sous licence Creative Commons sur le site de Nouvelle Europe


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