Enquête sur la motivation des enseignants de langues : synthèse des résultats

mardi 16 décembre 2008
 Laure PESKINE

Premières observations sur les résultats de l’enquête organisée par une chercheuse en didactique afin d’orienter une recherche doctorale, et relayée sur le site APLV-Langues Modernes (mise en ligne le 12 octobre 2008). Le questionnaire original se trouve en fichier joint à cet article. [1]


Les résultats de cette enquête serviront en premier lieu à la rédaction d’un article pour une revue scientifique.

Les « enquêteurs » remercient les collègues qui ont répondu pour leur coopération, et l’APLV pour l’accueil sur son site.
Plus de 130 réponses proviennent de collègues inscrits au site de l’APLV, ou à d’autres sites contactés à partir de celui de l’APLV, il conviendra de mesurer quels sont les biais engendrés par un contact électronique, même si 40 000 visiteurs/mois contactent le site de l’APLV. L’intérêt pour l’enquête et le temps passé à y répondre sont déjà une source de biais…

Objectif de la recherche : mesurer si l’investissement des enseignants de langues, est payé en retour par leurs conditions de travail, la façon dont ils les vivent, et les satisfactions qu’ils en retirent pour l’ensemble de leur vie sociale et personnelle. Ce concept est issu des travaux de Bourdieu et Passeron et peut se définir comme la somme des « efforts » qu’accepte un individu pour construire son identité sociale et réaliser ses désirs en augmentant son capital culturel, ici, afin d’avoir accès à des ressources matérielles et symboliques qui lui permettront de trouver une place dans la société.

Méthodologie : quelques entretiens ont été organisés et transcrits pour comprendre comment se traduisait l’investissement et comment se mesurait le retour sur investissement. Un questionnaire long a été construit en fonction du contenu de ces entretiens et diffusé, en vue d’établir les questions clés que l’on compte soumettre à un échantillon plus large dans un questionnaire plus court et totalement fermé. Il a été initialement très difficile d’obtenir des réponses, les collègues pressentis étant mal à l’aise face à la nature des renseignements demandés. L’accès au site de l’APLV, puis à d’autres sites, a débloqué la situation. Les réponses aux questionnaires valides (130) ont été entrées dans le logiciel Sphinx et traitées.

Réponses (les plus significatives)  :
Sexe, femmes : 83%, hommes : 15%
Langue maternelle, français : 80 %, langue enseignée : 10%, autre langue : 10%

Financement des études, parents : 68%, emploi à temps complet : 6%, à temps partiel : 34%, bourse : 26%, IPES : 2%, pas de normalien supérieur.

Métier, premier choix : 38%, choix qui s’est imposé au cours des études : 35%, ont fini par le devenir : 27%.

Statut : PE : 2%, Certifiés : 69%, agrégés : 21%, autres : 8%.
Statut obtenu, par promotion interne : 3%, intégration : 6%, concours interne : 21%, concours externe : 70%.

L’échantillon est relativement représentatif (comme le confirme la répartition des enseignants dans les différents établissements d’enseignement), mais, vu sa taille, nous aurions une marge d’erreur de +/- 12%, ce qui nous incite à la prudence : nous restons dans l’exploratoire, mais les données nous guident sur ce qui doit être recherché maintenant.

60% des répondants ont été soit assistant, soit lecteur. Le contact avec le(s) pays de la L2 reste assez conséquent.

Au niveau de la situation sociale du métier, on voit  :
- métier noble : 30%
- bouc émissaire : 10%
- métier de femme : 7%
- métier dévalorisé : 63%
- autorité morale : 11%
- reconnaissance des élèves : 15%
- éducateur : 50%
- psychologue : 17%
- nouveau rôle, moins de transmission : 29%
- métier qui a des privilèges (stabilité, vacances) : 15%
- autres : 8%

Position sociale, bonne moyenne : 21%, baisse du pouvoir d’achat : 70%, problématique pour les débutants : 35%.
Ces données révèlent des sources de tension élevées (métier dévalorisé) qui devront été précisées.

Note de 0 à 5 en ce qui concerne la liberté individuelle par rapport aux contraintes : 1 : 4%, 2, 5%, 3, 22%, 4 : 44%, 5 : 23%, ce qui est positif.

A propos de la satisfaction concernant les concours et la formation :
Note moyenne donnée au concours : 2,8/5
40% estiment que le concours légitime leur niveau linguistique et culturel,
mais plus de 60% soulignent le décalage entre une formation essentiellement théorique (savoirs et formation professionnelle) et les réalités du terrain.
9 réponses disent que les concours sont source d’équité, et 4 d’arbitraire.

Note moyenne donnée à la formation professionnelle : 2,3/5
les commentaires sont très différents mais on sent un grand décalage entre
la formation (théorisation des pratiques) et les réalités de la classe,
entre les savoirs acquis et ce que les élèves font,
et un sentiment que les formateurs sont trop éloignés du terrain.

Ces notes ne sont pas élevées et soulignent qu’un problème pourrait se trouver là.

Ce sont les élèves qui posent le plus de problèmes (chiffres : nombre de mentions du phénomène) :
_- Démotivés, paresseux, passifs : 80
- Consommateurs : 30
- Problèmes d’attention : 40
- Manque de culture/connaissances : 22
- Découragés : 13
…/…
Contre
- Intéressés : 18
- Curieux : 18
- Gentils : 13
- Dynamiques 12
- Motivés : 10
- Exigeants : 11
- Attachants : 10
- Sensibles : 7

Pour finir :
Pas plus de 30% des répondants souhaitent aller vers une carrière enseignante dans un établissement d’enseignement supérieur ou post-bac.

S’il reste une grande motivation pour la langue et la culture enseignées, on sent quelques restrictions sur le métier :
- Recommenceraient sans hésiter : 49%
- Peut-être : 45%
- Pas du tout : 6%

Note donnée avant de prendre le métier : 3, 9/5.
Note donnée maintenant : 3,1/5

Une rapide conclusion permet d’avancer que l’enquête ultérieure devra mesurer si les résultats suivants sont généralisables :
- perception de la valeur sociale du métier,
- satisfaction concernant le mode de recrutement,
- satisfaction concernant la formation,
- appréciation générale du métier.

Si les résultats obtenus dans cette enquête exploratoire se confirmaient, on perçoit des risques de rupture sur ces points si l’investissement personnel n’apporte plus assez de retour positif du point de vue social, culturel et personnel. En raison de la marge d’erreur, le questionnaire ne révèle qu’une situation peu favorable. En ce qui concerne la perception des élèves, à la surprise des enquêteurs, les résultats ne devraient pas être infirmés puisqu’ils restent négatifs en tenant compte de la marge d’erreur. Il s’agit d’un phénomène qui incite à la réflexion.

Un article complet sera publié dans la revue Lidil (Grenoble 3) en janvier 2010.

Enquête menée par (ordre alphabétique) Jean-Paul Narcy-Combes, Paris 3, Marie-Françoise Narcy-Combes, Université de Nantes, et Rebacca Starkey-Perret, Université de Nantes.


[1Questionnaire mis en ligne le 12 octobre 2008 :

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Enquête sur la motivation des enseignants de langues