Il faudrait, par souci de justice sociale, supprimer les langues vivantes des concours : réponse du Président de l’APLV, Sylvestre VANUXEM, à ces propos de Patrick Weil dans Le Monde du 17 décembre 2008

samedi 20 décembre 2008

Dans un article intitulé « Il faut passer à l’action au lieu de se contenter de symboles ! » paru dans l’édition du 17/12/08 du journal Le Monde, on peut lire les propos suivants tenus par Patrick Weil, Directeur de recherches au CNRS :

Question : Patrick Weil, vous êtes directeur de recherche au CNRS, auteur de "La République et sa diversité" (Le Seuil, 2005) et de "Liberté, égalité, discriminations" (Grasset, 2008). Faut-il inscrire la discrimination positive dans le préambule de la Constitution ?

Réponse : "Non, je n’y suis pas favorable. (...)

Question : Que pensez-vous des mesures annoncées par Nicolas Sarkozy ?

Réponse : Je trouve qu’elles sont un peu timides. (...) On pourrait également modifier voire supprimer les épreuves des concours les plus discriminantes comme la culture générale et, surtout, les langues vivantes : la culture générale parce qu’elle fait appel à des notions que l’on apprend dans les milieux favorisés et les langues vivantes parce qu’il n’y a pas meilleur apprentissage que les séjours à l’étranger, qui ne sont pas accessibles aux milieux populaires. Il faut, bien sûr, maîtriser les langues mais il faut les apprendre au cours de sa formation, et non être sélectionné sur cette base. (...)

En tant que citoyen, je pense que les propositions de M. Weil sont elles-mêmes timides. Dans la perspective d’une discrimination positive énergique, ce sont les concours qui devraient être supprimés : la discrimination est leur raison d’être et le fait d’être issu d’un milieu favorisé donne un avantage, quelle que soit l’épreuve ou les notions auxquelles elle fait appel !...

En tant que professeur de langue, j’accepte assez mal l’idée que le travail que moi-même et mes collègues fournissons soit ainsi jeté aux orties. Quel que soit le niveau auquel nous intervenons, nous avons pourtant l’impression de participer à la « formation » d’individus censée se dérouler « tout au long de la vie ».

Personne ne niera que les séjours à l’étranger sont un passage nécessaire pour une bonne maîtrise des langues vivantes, mais ceux-ci ne sont profitables, étant donné leur durée forcément limitée pour le plus grand nombre, qu’à ceux qui bénéficient déjà du substrat que l’école fournit à tous les élèves.

Les systèmes d’échanges européens dont certains enseignants font profiter leurs élèves dès l’école primaire permettent d’envisager une certaine démocratisation des expériences à l’étranger. Les propos de M. Weil me semblent ainsi paradoxaux et de nature à induire un effet pervers : s’il reconnaît l’importance des séjours à l’étranger, le fait de supprimer les épreuves de langues des concours ne ferait que dévaloriser ces dernières et rendre ces séjours inutiles. Qui se soucierait alors d’offrir à des élèves issus de milieux défavorisés la possibilité d’effectuer un séjour à l’étranger ?

Enfin, en tant que président d’une association qui milite depuis plus de cent ans en faveur du multilinguisme, je suis étonné que M. Weil ne puisse envisager une autre perspective que celle qui sous-tend son discours. Les élèves issus des milieux défavorisés ont parfois de par leurs origines d’excellentes compétences en langues étrangères et vivent de ce fait le multilinguisme au quotidien. Ces langues sont malheureusement sous-représentées non seulement dans les concours (il est même question de les faire disparaître, pour ainsi dire, dans celui de l’École de la Magistrature [1], mais dans l’ensemble de notre système éducatif. En considérant les épreuves de langues vivantes comme discriminantes pour ces mêmes élèves, M. Weil réduit sans doute automatiquement la gamme de ces langues à sa plus simple expression. Une politique volontariste en matière de multilinguisme me semblerait être plus à même d’offrir à ces élèves l’occasion d’être valorisés. On pourrait peut-être alors parler d’une discrimination vraiment « positive. »

Sylvestre VANUXEM
Président de l’APLV


[1Voir, sur le site de l’APLV, l’article de Michel Morel en date du 13 novembre 2008