« Pour une télé responsable », par Philippe Meirieu (lemonde.fr du 06/01/09)... et "Pour des intellectuels médiatiques responsables", réaction de Christian Puren (APLV - Langues Modernes)

mercredi 7 janvier 2009
 Christian PUREN

Dans un article publié le 6 janvier 2009 sur lemonde.fr, Philippe Meirieu considère que "du point de vue éducatif, quelques décisions immédiates s’imposent" sur les chaînes de télévision publiques et privées, en plus de la suppression de la publicité sur les chaînes publiques après 20h00.

L’une des mesures qu’il propose est la suivante :

"Afin de lutter contre l’incompétence notoire des petits Français en matière de langues étrangères, toutes les chaînes, sans exception, devraient être contraintes de diffuser les émissions, feuilletons et films étrangers en version originale sous-titrée, et cela aux heures de grande écoute."

Je ne peux que féliciter Philippe Meirieu de reprendre sur le site lemonde.fr une proposition que l’APLV soutient depuis des années dans le désert... médiatique, et de le voir, lui qui jusqu’à présent ne s’était guère fait remarquer pour son grand intérêt pour l’enseignement des langues à l’école et au collège, s’inquiéter à ce point de son efficacité.

Par contre, je ne le féliciterai pas (continuons dans l’euphémisme de rigueur) de reprendre à son compte une formule ("l’incompétence notoire des petits Français"), qui a elle seule fleure à cent lieues le stéréotype, et je m’étonne qu’un éducateur comme lui puisse reprendre aussi naïvement la vox populi comme une preuve d’évidence scientifique.

J’aimerais bien également (et sans doute avec moi tous mes collègues enseignants de langues vivantes) qu’il nous précise ce qu’il pense pouvoir être la "compétence" de tous les élèves français de 10-12 ans [1] en langue étrangère dans les conditions actuelles d’enseignement-apprentissage des langues vivantes dans le système français, et par rapport à leurs besoins effectifs d’usage de la langue dans l’environnement social qui est celui de la majorité d’entre eux.

Le non doublage des interviews et des films à la télévision serait un élément certes positif, mais il ne peut pas être ainsi, dans la même phrase, mis aussi directement qu’exclusivement en rapport avec le niveau de compétence en langue de l’ensemble des élèves, parce qu’il doit forcément être relativisé par rapport à l’ensemble de l’environnement social et éducatif. Tous les enseignants de langue-culture le savent, qui se sentiront du coup implicitement accusés par Philippe Meirieu d’avoir une certaine responsabilité (d’autant plus grande sans doute aux yeux de l’opinion publique qu’elle est laissée dans l’implicite) vis-à-vis de cette "incompétence notoire" déclarée.

Ajoutons que cela n’a pas de sens de parler d’"incompétence" en langue-culture, qu’elle soit "notoire" ou pas, tout simplement parce qu’il n’existe pas dans ce domaine de compétence globale, mais seulement des capacités à communiquer, à se comporter ou à agir plus ou moins efficacement en langue-culture dans tel ou tel domaine. Je connais bien d’expérience personnelle (celle de directeur de mémoires de mémoires de master et de thèses pendant des années) la compétence de beaucoup d’étudiants originaires du Maghreb en français oral quotidien - elle est celle d’un native speaker -, mais aussi leurs très gros problèmes quand il s’agit d’écriture universitaire de recherche, en raison de difficultés tout autant linguistiques que culturelles.

Je me permets enfin de signaler à Philippe Meirieu que parmi ces domaines qui doivent être pris en compte pour juger de la compétence en langue-culture de jeunes élèves, il existe, à côté de celui de la communication, ceux de l’ouverture interculturelle et de la conscience métalinguistique. Ces deux derniers domaines sont totalement exclus des critères aboutissant à ce jugement social "d’incompétence notoire" qu’il reprend très imprudemment à son compte alors même qu’il s’élève par ailleurs très justement contre une conception étroitement utilitariste de l’éducation.

Christian PUREN


[1C’est ce que j’entends pour ma part comme âge limite des "petits Français"...