Compte rendu de lecture : "Lenguas y normalización en España", de José Carlos HERRERAS (Madrid : Gredos, 2006)

Compte rendu de lecture pour {Les Langues Modernes} par Pascal LENOIR, IUFM d’Angers
mercredi 29 avril 2009

José Carlos HERRERAS : Lenguas y normalización en España. Madrid : Gredos, 2006, 390 p. Prix : 21 euros. ISBN : 842492858X

En Espagne, le statut des langues vernaculaires a longtemps été sujet de polémiques, voire d’affrontements, au cours du XXème siècle. Dans ce pays peut-être plus que dans d’autres régions du monde, les langues vernaculaires n’ont jamais seulement représenté un patrimoine culturel et identitaire, elles ont bien souvent été aussi au cœur d’enjeux politiques.

L’ouvrage publié en espagnol par José Carlos HERRERAS, enseignant-chercheur à Paris VII Jussieu, apporte un éclairage sur la situation actuelle des « langues des autonomies » en Espagne, en prenant appui sur des données statistiques recueillies auprès de sources très variées et très nombreuses. Après une brève incursion dans le passé des différentes langues régionales en Espagne, l’auteur centre sa réflexion sur les politiques de normalisation réalisées dans chacune de ces régions depuis l’accès de l’Espagne à la démocratie, et leurs effets dans différents contextes : la société, les moyens de communication et d’information, les institutions, le système scolaire et universitaire.

Si la Constitution de 1978 issue de la Transition post-franquiste a créé un nouveau cadre particulièrement favorable pour l’expression et le développement des langues régionales en Espagne, l’étude de J.-C. Herreras montre que sur le terrain la « normalisation linguistique » intervenue au cours des 25 dernières années renvoie à des réalités et à des représentations contrastées. On s’aperçoit à la lecture de l’ouvrage que l’expression « normalisation linguistique » ne désigne que rarement une situation stabilisée, qu’il s’agisse de la répartition des usages respectifs des deux langues dans les régions concernées, ou du point d’équilibre entre les deux codes linguistiques chez un même individu.

Dès lors, pour rendre compte des politiques de normalisation linguistique conduites dans les différentes régions concernées par la co-officialité de deux langues, J.-C. Herreras privilégie une approche-processus, ce qui lui permet de mettre l’accent sur les dynamiques en jeu dans les différents contextes. En particulier, la tentation d’interpréter la politique de normalisation en terme de recherche d’un monolinguisme régional n’est pas absente dans certaines communautés autonomes, qui mettent notamment à contribution les institutions scolaire et universitaire dans ce but.

En réalité, J.-C. Herreras montre que les écarts entre le cadre juridique ou institutionnel et les contextes de pratique réelle des langues à statut officiel sont irréductibles, et que les disparités sont importantes selon les régions, les tranches d’âge et les rapports de force politiques. De ce point de vue, la mise en tension des concepts de territorialité linguistique et de personnalité des droits linguistiques est intéressante, car elle permet à l’auteur de modéliser l’articulation entre identité régionale (réalités culturelles, choix politiques) et identité de la personne (revendications individuelles, choix privilégiés d’expression linguistique).

Quoi qu’il en soit, au sein des institutions scolaires, après une première période d’implantation des langues régionales en tant qu’option facultative (« extensión »), on est passé à des situations d’enseignement dans cette même langue (« in-tensión »), et depuis quelques années, ces langues s’exportent au-delà des frontières de l’Espagne à travers des instituts comme l’Instituto Cervantes, ou l’Institut Ramon Llull (« exportación »). La présentation de ces trois étapes dans la politique linguistique à travers l’articulation des trois concepts mentionnés ci-dessus permet au lecteur de prendre toute la mesure du facteur temps dans la mise en œuvre de ces différentes options, et de comprendre qu’en la matière le volontarisme politique montre vite ses limites.

Au terme de ces constats objectifs de la grande disparité des politiques linguistiques en Espagne aujourd’hui, l’auteur nous livre une définition personnelle du bilinguisme idéal, reposant sur un équilibre quasi parfait entre toutes les composantes, constitutif non seulement d’une culture composite, mais aussi fortement ancré sur des valeurs universelles :

« Les politiques de normalisation, si elles veulent développer un vrai bilinguisme, devraient, selon nous, favoriser un équilibre harmonieux entre les langues véhiculaires (langue régionale/espagnol) au sein du système éducatif, ce qui permettrait de concilier le désir légitime de sauvegarder le patrimoine culturel et personnel que représentent les langues régionales pour plusieurs millions d’espagnols, et la nécessité de préparer les futurs citoyens à prendre toute leur part dans les domaines économique, social et culturel, non seulement dans le contexte espagnol mais aussi dans toute l’étendue du vaste monde » (ma traduction).

Si une telle définition est peut-être discutable, car on pourrait la trouver un peu trop idéaliste, le lecteur y retrouve cependant les problématiques culturelles qui mobilisent actuellement la didactique des langues, s’agissant de l’articulation entre le constat de multiculturalité de nos sociétés et la référence à un fonds commun d’humanité qui donne sens aux échanges et à l’action commune.

L’ouvrage de José Carlos Herreras intéresse donc un lectorat varié : il fournira les informations et les analyses quantitatives à ceux qui cherchent à connaître l’état de la politique linguistique en Espagne ; il constitue aussi, à partir du cas espagnol, un apport à la réflexion sur le plurilinguisme dans l’Europe d’aujourd’hui.

Pascal LENOIR