Apprentissage de l’arabe : l’Éducation nationale à la traîne

lundi 7 février 2011

Alors que cinq mil­lions de per­sonnes parlent l’arabe en France, son appren­tis­sage à l’école reste peu déve­loppé, notam­ment dans le secon­daire, au grand dam de spé­cia­listes qui craignent que ce défi­cit pro­fite à des ensei­gne­ments plus com­mu­nau­taires ou religieux.

À l’honneur du salon Expolangues à Paris, l’arabe est après le fran­çais la deuxième langue usuelle en France, où "la tra­di­tion d’enseignement de l’arabe date de Colbert", selon Luc Deheuvels, vice-président de l’Institut natio­nal des langues et civi­li­sa­tions orien­tales (Inalco).

Aujourd’hui, 22 uni­ver­si­tés et la quasi-totalité des grandes écoles l’enseignent, indique-t-il.

Mais c’est plus tôt que le bât blesse. Si chaque année 5.000 can­di­dats choi­sissent l’arabe au bac, seule­ment 6.178 élèves l’apprenaient dans le secon­daire en 2009, soit 1% des effec­tifs, selon le ministère.

Dans le pri­maire, l’apprentissage est pris en charge depuis 1980 par l’Enseignement de langue et culture d’origine (Elco), qui pro­pose des cours par des pro­fes­seurs algé­riens, maro­cains et tuni­siens, payés par leur pays.

Quelque 40.000 enfants pro­fitent de ce dis­po­si­tif cri­ti­qué pour ses méthodes péda­go­giques sou­vent déca­lées et son carac­tère communautaire.

Dans le secon­daire "on a une carence de l’institution", affirme Bruno Levallois, ins­pec­teur géné­ral de l’Éducation nationale.

Seulement 217 établis­se­ments pro­posent un ensei­gne­ment d’arabe en 2010–2011, avec seule­ment 218 pro­fes­seurs, alors que le Capes d’arabe a été sup­primé en 2011. Le minis­tère jus­ti­fie ce choix par le sous-emploi de cer­tains enseignants.

"Les rec­to­rats refusent depuis plu­sieurs années toute ouver­ture de postes bud­gé­taires en arabe", selon M. Levallois. Les chefs d’établissement ferment des sec­tions en évoquant un nombre d’élèves insuf­fi­sant, regrette Moktar Elgourari, membre de l’Association des pro­fes­seurs de langues vivantes (APLV).
Selon lui, "l’argument écono­mique prime sur l’argument cultu­rel. On applique à l’arabe les mêmes règles comp­tables que pour l’anglais ou l’espagnol".

"L’arabe se trouve bous­culé par le déve­lop­pe­ment mas­sif de l’anglais", mais pâtit aussi de "l’image brouillée" qu’il véhi­cule "entre bar­bus et femmes voi­lées", ajoute M. Deheuvels.

Autre han­di­cap, "le pas­sif de la colo­ni­sa­tion", notam­ment dans les aca­dé­mies du sud de la France, estime M. Levallois.

Pour Smail Chafaï, de l’Institut du monde arabe (IMA), "il y a une résis­tance des chefs d’établissement alors même que la demande existe, y com­pris chez les non arabisants".

Au final, tous dénoncent "l’absence de poli­tique volon­taire" du gou­ver­ne­ment, avec pour consé­quence de ren­voyer une par­tie des élèves poten­tiels vers le sec­teur asso­cia­tif ou les mos­quées. Selon plu­sieurs sources, envi­ron 60 000 per­sonnes sont concernées.

Mercredi, le ministre de l’Éducation Luc Chatel a annoncé l’ouverture de nou­velles sec­tions inter­na­tio­nales et de langues orien­tales en arabe à la ren­trée, pour que cet ensei­gne­ment ne soit pas "can­tonné (...) aux élèves issus de l’immigration".

Une ini­tia­tive saluée par Afifa Zayadi, repré­sen­tante de l’Alecso (Organisation arabe pour l’éducation, la culture et les sciences) en France : "Il ne faut pas encou­ra­ger les gens à se tour­ner vers les asso­cia­tions et les mos­quées où l’on ne peut pas contrô­ler l’apprentissage", dit-elle.

"Il vaut mieux apprendre l’arabe dans un cadre laïc et ins­ti­tu­tion­nel, que de lais­ser cet ensei­gne­ment aux mains de gens que l’on ne maî­trise pas", insiste M. Elgourari, le pro­fes­seur d’arabe qui, comme les autres, voit dans les mou­ve­ments de contes­ta­tion qui secouent actuel­le­ment le monde arabe "une oppor­tu­nité his­to­rique de relan­cer" cette langue.

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