« Une politique de la langue française et de la Francophonie » par M. Albert SALON, ancien ambassadeur, Président du FFI-France et d’« Avenir de la langue française », article paru sur politique-actu

lundi 18 avril 2011

La francophonie est diffuse : le français dans le monde et l’adhésion à des valeurs véhiculées par la langue, « humanisme intégral autour de la terre » (Senghor). La Francophonie, organisée dans l’Org. internationale (O.I.F.), est une communauté volontaire de 75 Etats et gouvernements.

I) Langue française dans la « globalization » :

La francophonie diffuse et la Francophonie organisée affirment toutes deux dans la mondialisation une conception de l’homme et des relations internationales opposée tant à la « globalization » américaine qu’aux replis identitaires. Refus de la prépondérance du matérialisme et du « choc des civilisations ». Humanisme. Solidarité privilégiée et exemplaire. Chance de faire vivre la diversité linguistique et culturelle. Réponse à une attente, chance pour le monde et la France.

Chance non encore saisie, car l’idée d’une communauté francophone dérange.

Malgré les excellents discours pertinents du Président de la République française.

Car elle récuse une résignation dominante, et suppose que Sisyphe retrouve le courage de hisser son rocher, tant au Québec, en Wallonie, qu’en France.

La France laisse trop de ses activités créatrices passer à la langue et aux modes anglo-américaines. Elle tolère que l’UE traite en anglais avec les services publics français et exige une adaptation des législations linguistiques nationales au nom de l’idéologie ultra-libérale encore dominante malgré la grave crise venant de New York et de la City.

Elle laisse s’effriter sa politique d’aide-coopération, de solidarité privilégiée avec les membres de la Francophonie, et s’étioler son action culturelle extérieure.

La France doit se retrouver. S’éveiller. S’ouvrir à la chance qu’elle a de redevenir, avec tous les éléments épars de la « Francosphère », un moteur de l’humanisme dans le monde, dans une véritable politique de la Francophonie.

La France, « fille aînée de l’Eglise » puis « mère des révolutions », fondée non sur une ethnie mais sur une langue, est une sorte de « République universaliste », une « voix humaniste dans le monde », une politique étrangère.

La France doit se distinguer d’un « Occident » anglo-saxon hégémonique qui la nie et devient pour elle, comme l’U.E., trop étroit, dépassé, et dangereux.

Tout se tient : Recouvrement de la souveraineté et lancement d’une grande politique du français et de la Francophonie doivent être conduits de concert. La politique française doit « marcher sur ses deux jambes ».

II) Une politique linguistique française de souveraineté

- La France doit réinstaller sa langue dans toutes les fonctions vitales de son activité nationale d’où elle disparaît (sciences, brevets, etc.).

- Ses langues régionales doivent pouvoir vivre là où elles sont spontanément demandées, en cohérence avec son appui à la diversité culturelle dans le monde. Avec deux garde-fous : ni langues officielles ni véhiculaires principales de l’enseignement obligatoire.

- Le plurilinguisme commence aussi par l’enseignement des langues étrangères dans les établissements scolaires et universitaires. Il faut sortir du « tout-à-l’anglais » réducteur. Ni Luc Chatel ni Valérie Pécresse, mais Claude Hagège : tout jeune Français scolarisé doit d’abord acquérir une solide maîtrise du français, puis apprendre dans le secondaire deux langues étrangères, en commençant par une autre que l’anglais.

Devant l’action de l’U.E. en faveur de l’anglais, le gouvernement doit :

- rappeler que l’Europe est diversité, d’abord linguistique et culturelle ; sa nature interdit qu’on lui impose une langue unique ;

- enjoindre à ses services publics de renvoyer à Bruxelles tous documents qui leur parviennent en anglais uniquement.

Enfin, il faut faire vivre l’affirmation récente de la Francophonie dans la Constitution titre XIV, art. 87, symbole de la volonté de ne pas enfermer la France dans l’« UE » trop étroite. Une éventuelle « PESC » ne saurait entraver le développement des relations des pays membres avec le grand large, comme avec les riverains de la Méditerranée.

Il s’agit de donner à la Francophonie un « contenu de Communauté » auquel l’appartenance à l’UE ne saurait faire obstacle : des préférences en matière de circulation de personnes, biens et services culturels, de propriété intellectuelle, et des formes adaptées de citoyenneté.

III) Solidarité culturelle et politique à développer entre pays et communautés de langue maternelle française :

Toute la francophonie maternelle est attaquée dans le monde entier par l’empire. Elle doit donc rassembler dans l’action toutes ses forces pour se redresser.

D’abord les forces de ses sociétés civiles.

Celles qui sont hors de France doivent être invitées à soutenir les tenants du maintien de la souveraineté de la France. Chez nous, le gouvernement doit, poussé par nos associations apporter son appui à la souveraineté linguistique, culturelle, politique, du Québec. Et, aux Wallons et aux Bruxellois : l’assurance qu’en cas de sécession de la Flandre, la France respecterait, encouragerait, le choix - incombant à eux seuls - des relations à établir avec elle.

IV) Une politique française de « francosphère » :

Les façades et domaines maritimes (12 millions de km2), l’existence des DOM-TOM et celle d’une francophonie présente sur tous les continents, rendent nécessaire que la France valorise son « grand large ».

La politique étrangère de la France doit recommencer à « marcher sur les deux jambes » : Europe (ouverte !...) , et grand large dont sa partie en français.

Tout en surmontant diverses peurs, dont celle qui associe Francophonie et ouverture des frontières à une immigration incontrôlée… Celle-ci est d’abord due à la fois à la demande par nos entreprises de main d’œuvre d’où qu’elle vienne, à l’indulgence à l’égard des passeurs, et à l’inadaptation des contrôles « Schengen ». Les Sri-Lankais, Turcs, Chinois, Kurdes, Afghans, Ghanéennes…qui entrent nombreux ne viennent pas de pays membres de l’OIF !

Une politique d’immigration négociée, sans Bruxelles, mais avec nos partenaires de la Francophonie, permettrait, en fixant, sur une base de réciprocité ou contreparties, les conditions de libre circulation et d’établissement, de définir les catégories d’immigrants admis en fonction de leurs pays d’origine, de leurs niveaux de qualification et de leur connaissance du français, ainsi que de nos propres capacités à les accueillir décemment. Politique volontariste et sélective qui conduit à remettre en cause l’espace Schengen.

La France devra alors, en concertation avec ses partenaires, donner un contenu au dialogue des cultures, à la solidarité et à la coopération pour le développement humain, économique et culturel, les membres les plus riches décidant d’augmenter le volume, la pertinence et l’efficacité de leur aide bilatérale et multilatérale au développement, tant au Sud qu’à l’Est.

Il faudra aussi, sans revenir à une conception de la Francophonie trop étroitement fondée sur la langue, corriger la dérive vers une « ONU bis ». Des pays admis ont bien moins de « titres de francophonie » et de liens avec le français que la Russie, voire la Grande Bretagne ! A la différence de l’Hispanophonie, de la Lusophonie et…du Commonwealth, la Francophonie ne se réduit pas au cercle d’une métropole entourée de ses ex-colonies : moins de la moitié des membres de l’O.I.F. ont été administrés par la France. Il est flatteur que l’on souhaite entrer en Francophonie et non pas en sortir. Mais un équilibre reste à trouver : trop distendre les liens avec le français éloignerait des valeurs véhiculées.

Il faut, au-delà de ce Cercle : une reprise forte de la diffusion à l’étranger par les centres culturels, écoles et filières universitaires et de recherche, Alliances françaises, missions religieuses et laïques, œuvres d’éducation et de soins…

V) Une politique de francophonie par l’O.I.F. :

- Renforcer dans l’O.I.F. un véritable laboratoire d’idées et de recherches sur le fait francophone et la Francosphère ;

- conjuguer logique intergouvernementale et logique ONG, mobiliser les « sociétés civiles », d’abord au sein de la Maison de la Francophonie à Paris et de son annexe à ouvrir à Villers-Cotterêts ( vocation d’un haut lieu de la diversité linguistique et culturelle du monde) ;

- recentrer l’aide au développement sur les pays francophones pauvres, sur l’éducation et la culture, la coopération interuniversitaire, sur la jeunesse et la justice, sur l’envoi massif à l’Afrique de livres et tous supports en français ;

- renforcer le sentiment d’appartenance à la communauté : « citoyenneté francophone adaptée », visas et passeport francophones avec de réels avantages négociés, « club francophone des grandes entreprises mondialisées » et renforcement du Forum francophone des Affaires, etc. ;

- obtenir des 74 partenaires du gouvernement français - adhérents tous volontaires - de donner chez eux à la langue française, (enseignement, médias, communications officielles et diplomatiques) un statut au moins équivalent à celui qu’ils accordent à toute autre langue étrangère sur leur sol : clause « de la langue étrangère la plus favorisée » ;

- obtenir des 74 partenaires dans l’OIF - très impliquée dans la Convention Unesco sur la diversité culturelle de 2005 - de l’appliquer scrupuleusement ;

- adopter la recommandation de feu Maurice Druon, et de hautes personnalités européennes et francophones, de réserver au français le rôle de langue de référence juridique dans les institutions européennes ;

- obtenir un engagement des Etats membres à la fois de l’O.I.F. et de l’U.E. qui reçoivent de « Bruxelles » des documents uniquement en anglais de les retourner tant qu’une version en français ne leur est pas parvenue, en stricte application de la réglementation européenne en vigueur ;

- obtenir, en liaison avec l’Hispanophonie et la Lusophonie, des Etats ACP membres à la fois de ces ensembles linguistiques et de la Francophonie qu’ils exigent de Bruxelles le traitement de leurs dossiers d’aide au développement dans les langues de ces ensembles.

Note rédigée par Albert Salon, ancien Ambassadeur, Président du FFI-France et d’ « Avenir de la langue française », au nom de plusieurs associations de promotion de la francophonie. Paris, le 11 avril 2011.


POLITIQUE-ACTU.COM