La note du président - N°2/2013 des « Langues Modernes », par Jean-Marc Delagneau

lundi 10 juin 2013

Les nombreuses problématiques touchant à la pérennité de la diversification linguistique existante dans notre pays et aussi à son développement nécessaire dans le cadre des enseignements de langues vivantes étrangères et régionales ont connu récemment une nouvelle accélération liée au calendrier institutionnel des projets de lois et réformes, comme à celui de la préparation de la rentrée. Le bureau et le conseil d’administration de l’APLV sont amenés à réagir avec force et vigueur à toutes les dérives potentielles contenues dans les projets et les derniers arrêtés publiés qui peuvent mettre en péril non seulement cette diversification linguistique, mais l’enseignement même de langue(s) vivante(s) stricto sensu. Tout en attirant l’attention des plus hauts responsables politiques sur certaines absurdités et incohérences des textes en préparation ou publiés, nous apportons l’éclairage relevant de notre domaine de compétences dans une démarche constructive exigeante conforme à nos statuts d’association de spécialistes. Si nous sommes souvent obligés d’effectuer les premières démarches en publiant nos réactions immédiates sur notre site, avant qu’elles ne soient reprises par d’autres médias et sites, et en demandant dans l’urgence des audiences auprès des ministères, nous avons particulièrement apprécié l’invitation de Madame la Sénatrice Françoise Cartron, Rapporteur du Projet de Loi sur la Refondation de l’École, pour une audition au Sénat sur les questions relevant des langues vivantes étrangères et régionales. Durant cette audition à laquelle je me suis rendu le 20 mars dernier, j’ai pu exposer les demandes de modifications formulées par l’APLV, en concertation avec la FELCO [1] pour les articles concernant les langues vivantes régionales, dans le cadre de notre synergie avec les associations membres de l’APLV qui nous font part de leurs remarques spécifiques et que nous représentons également lors de rencontres officielles limitées en nombre de participants. Nous pouvons souhaiter que d’autres responsables parlementaires et ministériels fassent preuve d’initiatives similaires pour les autres dossiers actuels concernant les langues vivantes et relevant des enseignements primaire, secondaire et supérieur. Sans attendre, l’APLV vient de solliciter successivement deux audiences respectives auprès de la Ministre de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche ainsi que du Ministre de l’Éducation Nationale, à propos des langues vivantes dans le supérieur, de la formation et du recrutement des enseignants de langues vivantes du secondaire, comme des professeurs des écoles dont le concours ne comprend pas de première épreuve orale d’admission en langue vivante.

La situation des langues vivantes sous tous ses aspects dans l’enseignement supérieur soulève les plus vives inquiétudes et ne doit pas être occultée par la seule focalisation sur les conséquences futures de l’article 2 du premier chapitre du titre premier du Projet de Loi d’Orientation pour l’Enseignement Supérieur et la Recherche élargissant les dérogations à l’emploi obligatoire de la langue française pour les cours, examens et thèses « dans le cadre d’un accord avec une institution étrangère ou internationale ou dans le cadre d’un programme européen », même si l’APLV se joint naturellement aux mises en garde quant au réductionnisme linguistique à la seule langue anglaise qui pourrait en résulter de facto sur le terrain des établissements. L’APLV a toujours encouragé l’enseignement de la langue anglaise en articulation avec les disciplines dominantes relevant des formations et de la recherche, à condition qu’il soit dispensé par des enseignants de langues qualifiés et ne se substitue pas à ceux d’autres langues qui ont également toute leur place dans ce contexte. Suite aux difficultés budgétaires, certains décideurs contraints par la tutelle à des économies drastiques ont perçu les langues vivantes comme des disciplines dispendieuses et superflues : ils envisagent, quand ils ne l’ont pas déjà fait voter par leurs conseils d’administration, de réduire l’offre diversifiée existante en langues, de remettre en cause le volume horaire des cours de langues pour étudiants d’autres disciplines comme le volume horaire des cours pour étudiants spécialistes en langues, de supprimer les cours à faibles effectifs qui concernent prioritairement des langues vivantes - quitte à mettre des collègues titulaires en sous-service -, de geler des postes de langues vivantes en fonction des départs à la retraite, sans discernement des dommages causés à la pérennité de la discipline, à la recherche dédiée et à la formation des étudiants, quand le nombre de collègues de la discipline est très réduit ou sera de facto en voie d’extinction suite à la pyramide des âges. Il y a là une absurdité évidente et une profonde contradiction avec les objectifs affichés par le gouvernement de coopération internationale et européenne, ainsi que de redressement économique dans un monde ouvert à la concurrence.

Les nouvelles modalités de la formation et du recrutement des enseignants de langues vivantes publiées dans l’arrêté du 19 avril dernier concernant le CAPES font l’objet de vives critiques et l’APLV a publié sur son site un commentaire détaillé soulignant l’absence de réflexion et de concertation ainsi que l’improvisation de la réforme. Je remercie nos collègues Roselyne Mogin-Martin et Pascal Lenoir pour leur contribution.

Le même jour, l’arrêté fixant les modalités du concours de recrutement des professeurs des écoles (CRPE) ne mentionne pas d’épreuve en langue vivante pour le premier oral d’admission, alors que l’enseignement d’une langue vivante est obligatoire en CE1 et fait suite à une sensibilisation en CP. L’APLV a réagi en publiant un article argumenté sur son site pour demander une modification logique de ces modalités et je remercie vivement notre collègue Jeanny Prat pour sa participation.

Cette omission de la langue vivante comme discipline importante au concours pose la question de l’absence d’une véritable politique des langues vivantes dans notre pays, car l’école primaire constitue la première pierre et l’enjeu majeur de toute politique éducative. Une mobilisation constructive de toutes les associations de linguistes dédiées à des langues vivantes en particulier ou à des niveaux d’enseignement est désormais nécessaire, car ce manque de cohérence rejoint les problèmes déjà mentionnés par l’APLV, dont ceux liés à l’organisation des nouvelles épreuves du Baccalauréat qui fera l’objet d’un bilan et d’une réflexion lors de notre Assemblée Générale qui aura lieu à Paris les 12 et 13 octobre 2013.

Je vous encourage à y venir nombreux et je vous souhaite une bonne lecture de cette livraison des Langues Modernes dont la thématique transversale illustre bien le souci permanent de l’APLV de réunir et promouvoir toutes les langues vivantes de la maternelle à l’université, en les accompagnant d’une réflexion didactique innovante.


[1FELCO : Fédération pour l’Enseignement de la Langue et de la Culture d’Oc de l’Éducation Nationale