Les frères Grimm, bien plus que collectionneurs de contes

lundi 27 mai 2013
 Ulrich HERMANN

La dernière grande année de commémoration des frères Grimm était en 2012, le 200e anniversaire de la première édition des contes. À cette occasion l’Institut Goethe a ouvert un site Märchen qui est très riche, agréable à utiliser et utile pour les enseignants, et qui dépasse d’ailleurs le cadre strict des frères Grimm.

Cette année on peut aussi célébrer le 150e anniversaire de la mort de Jacob, l’aîné des deux, le plus « politique », personnage intéressant à plus d’un titre. Ainsi il est par exemple pendant sept ans au service du roi Jérôme de Westphalie (un frère de Napoléon Ier) en tant que directeur de la bibliothèque royale à Cassel (1807-1813), avant de prendre du service auprès de l’électeur de Hesse-Cassel, restauré sur son trône après le départ de Jérôme. En 1848 il siège au parlement de Francfort.

Mais sur le plan politique les Allemands reconnaissent dans les frères Grimm des acteurs de la naissance de la démocratie et des libertés en Allemagne. En effet ils font partie des „Sept de Göttingen“. Que s’est-il passé à Göttingen en 1837 ? Günter Grass, dans son dernier livre (pas encore traduit en français) intitulé Grimms Wörter. Eine Liebeserklärung (Les mots des Grimm. Une déclaration d’amour), un hommage aux frères Grimm, initiateurs et auteurs des premiers volumes du Dictionnaire allemand (33 volumes, 1854-1971), relate l’épisode en détail.

En 1837 le nouveau roi de Hanovre, plus réactionnaire que son prédécesseur, procède à l’abolition de la constitution relativement libérale que le pays connaît depuis 1833. Sept professeurs (seulement...) de l’Université de Göttingen adressent une protestation (d’ailleurs très mesurée) au roi. Ce qui est remarquable c’est que leur argument n’est pas l’absence des libertés. Ils protestent parce que le roi les oblige de violer leur serment, serment qu’ils ont prêté sur cette constitution de 1833. Immédiatement les Sept sont démis de leurs postes de professeurs, et trois d’entre eux (dont Jacob Grimm) sont expulsés du royaume de Hanovre.

Ce qui m’amène à formuler deux réflexions : les serments sont en théorie inviolables, mais si cela arrange le pouvoir, il se fiche de la théorie. Et plus récemment, ceux qui condamnaient jusque dans les années 60 du dernier siècle les militaires résistants du 20 juillet 1944 sur le thème du serment violé prêté sur la personne de Hitler avaient bien oublié cet événement de 1837...

Le désœuvrement imposé par leur licenciement est d’ailleurs l’origine du fameux Dictionnaire allemand des Grimm. Un éditeur de Leipzig leur propose ce projet que les frères acceptent, dans un premier temps avec réticence. Mais ils se mettent à constituer leur fichier des mots allemands « figurant dans les textes de Luther à Goethe ». Aucun des participants n’imagine au début l’envergure du projet. Plus tard tous les deux se retrouvent au service de la Prusse, professeurs de la jeune Université de Berlin.

Jacob Grimm fut un personnage exemplaire de l’histoire allemande de la première moitié du XIXe siècle. Sans être un démocrate révolutionnaire, car il était au service des souverains qui se succédaient sur les trônes tout au long des mutations napoléoniennes et post-napoléoniennes en Allemagne, il montra, comme son frère Wilhelm, du courage public lorsqu’il fallut défendre la voix de la conscience et le respect de soi-même.