La note du président - N°2/2015 des « Langues Modernes », par Jean-Marc Delagneau

jeudi 18 juin 2015

La période écoulée depuis la première livraison des Langues Modernes pour cette année civile a été essentiellement marquée par le projet de réforme des collèges et le projet de réforme des programmes des cycles 2, 3 et 4. La mesure emblématique dans notre secteur est la généralisation de la deuxième langue vivante dès la classe de cinquième, avec en contrepartie un cadrage des classes bilangues au niveau de la sixième – elles concernaient jusqu’alors plusieurs langues, mais majoritairement l’allemand, et dépendaient de décisions académiques pour leur ouverture – qui dorénavant seront liées uniquement à la poursuite de l’apprentissage commencé dans le cycle élémentaire d’une langue autre que l’anglais, ainsi que la suppression des sections européennes et de langues orientales (SELO). Les oppositions diverses et les critiques plus ou moins virulentes par rapport à ces projets, les interventions multiples dans les médias ainsi que la communication institutionnelle destinée à y répondre ont entretenu un climat souvent peu propice au recul nécessaire à la réflexion pédagogique objective. Les nombreuses maladresses successives dans la gestion de cette situation ont conduit à une radicalisation des positions qui a dépassé le seul terrain éducatif occupé par les enseignants et leurs organisations représentatives, associatives ou syndicales, pour se placer sur le terrain politique national, voire européen au niveau des relations franco-allemandes, suite au cadrage des classes bilangues en sixième. La majorité des collègues germanistes ont jugé cette disposition très restrictive par rapport à l’existant depuis la création des classes bilangues et craignent, du fait de la faible présence actuelle de l’allemand au niveau de l’enseignement élémentaire et du faible nombre potentiel de professeurs des écoles compétents, une récession de facto de l’apprentissage de la langue allemande. Leurs collègues de langues encore moins enseignées (italien, portugais, chinois) sont également concernés. Les sections européennes et de langues orientales (SELO) sont vouées à une disparition pure et simple avec une diminution de l’horaire d’enseignement linguistique spécifique qui leur était accordé, les heures d’enseignement pratiques interdisciplinaires (EPI) mises en place par la réforme et intégrant les langues vivantes pour compenser cette disparition ne seront pas par essence des enseignements de langues, puisque l’interdisciplinaire concernera pour des raisons pratiques plus des contenus culturels au sens large et très peu la compréhension ou l’expression en langue vivante étrangère, d’autant plus que les professeurs de disciplines non linguistiques (DNL) ayant une certification complémentaire en langue vivante étrangère sont très rares au niveau collège.

J’ai demandé une audience à la Ministre et j’ai été reçu pendant les vacances de printemps, le 28 avril dernier, au cabinet de la Ministre par Madame Agathe Cagé, conseillère en charge du second degré et par Monsieur Eric Tournier, conseiller en charge du premier degré, auxquels j’ai exposé l’analyse de l’APLV avec les différentes inquiétudes, remarques et propositions de modifications par rapport aux langues vivantes étrangères et régionales représentées par notre association, dans le cadre du projet de réforme des collèges. Après avoir repris les sujets déjà évoqués dans les communiqués et déclarations concernant l’apprentissage de la LV2 dès la classe de 5e, la problématique de l’articulation école élémentaire-collège au cycle 3, le cadrage des classes bilangues et la suppression des SELO, j’ai insisté également sur l’absence de formation des enseignants, en particulier au niveau du primaire, en contradiction avec les objectifs du projet de réforme, et souligné les risques de suppression progressive des EPI présentés comme substituts des heures de langues des SELO, dans le cas d’une diminution des moyens de type dotation globale horaire (DGH) aux établissements, comme cela s’était passé pour les itinéraires de découverte (IDD). Enfin j’ai rappelé la nécessité d’une cohérence entre les cycles, d’un continuum, que ce soit pour le lycée général et technique ou le lycée professionnel, et me suis étonné que le projet de réforme voulant offrir toutes les chances à tous les élèves sans élitisme, ne s’articule ni avec les sections internationales des lycées généraux et techniques, ni avec des enseignements diversifiés et suffisants en volume horaire (ils viennent d’être diminués dans une série) de langues vivantes dans les lycées professionnels, pour une insertion professionnelle réussie. Mes interlocuteurs ont pris note de mes demandes sans me donner de réponses immédiates concrètes autres que les déclarations déjà formulées par le Ministère dans le débat public, suite aux diverses critiques, mais m’ont assuré que l’APLV serait davantage consultée.

Depuis le début des différentes expressions concernant le projet de réforme du collège, l’action de l’APLV s’est inscrite dans une approche intégrant à la fois la diversité d’appréciation et le ressenti d’un grand nombre de collègues, qui ont pu d’ailleurs s’exprimer sur un forum ouvert sur le site de l’association, à propos de cette réforme, tout en respectant le recul nécessaire attendu d’une association de spécialistes privilégiant l’argumentation pédagogique à la polémique stérile. Des collègues du bureau se sont exprimés dans divers médias (radios, télévisions et presse écrite) et j’ai participé dès l’annonce du vote du projet par le conseil supérieur de l’éducation à plusieurs émissions de radio (RTL, France-Culture) en direct. Le conseil d’administration et la présidence ont successivement publié plusieurs communiqués complémentaires reflétant la complexité du dossier, les inquiétudes et les enjeux induits par le projet de réforme.

L’APLV a analysé également le projet de réforme des programmes des cycles 2, 3 et 4 pour transmettre ses remarques et positions au Conseil Supérieur des Programmes dans le cadre de la consultation en cours. Les objectifs à atteindre en langues sont irréalistes. La progression du cycle 2 au cycle 4 est théoriquement cohérente, mais elle présente le gros défaut de ne pas tenir compte des conditions d’enseignement sur le terrain.
Ainsi le cycle 3 qui articule le primaire avec le secondaire pose un gros problème au niveau du primaire. Bien que l’enseignement d’une langue vivante soit obligatoire en primaire depuis 2002, la formation des professeurs des écoles, autant initiale que continue, a été, à de rares exceptions près, très insuffisante. On peut donc craindre que l’essentiel du contenu des programmes du cycle 3 continue à se faire en sixième, alourdissant ainsi énormément une année déjà difficile sur d’autres plans pour les élèves. Donc l’objectif de valider en fin de cycle 3 le niveau A1 dans 5 activités langagières et le niveau A2 dans au moins 2 de ces activités est irréaliste. Le niveau demandé en fin de cycle 4 (A2-B1) pour la LV1 peut difficilement être atteint si l’on tient compte du fait qu’à l’heure actuelle la LV1 n’est commencée en pratique qu’à l’arrivée des élèves au collège. Les élèves qui actuellement arrivent à valider le niveau B1 dans deux activités langagières en fin de troisième sont en majorité ceux qui sont inscrits dans les sections européennes et bénéficient donc de deux heures d’enseignement de langue vivante supplémentaires. Or, la réforme fait disparaître ces sections, et malgré les déclarations du gouvernement, la suppression de ces deux heures n’est pas compensée : en effet, si une petite augmentation globale de l’horaire de LV est bien prévue, elle ne concerne que la LV2 et les EPI ne permettront pas un enseignement linguistique véritable en langue étrangère. Peu d’élèves arriveront donc à valider le niveau B1 dans deux activités langagières à la fin du cycle 4.

Je continue ainsi à penser que l’objectif premier de l’APLV est d’animer et de faire progresser sereinement la réflexion dans l’intérêt des élèves et étudiants, pour un apprentissage des langues vivantes diversifié et performant de qualité assuré par des enseignants formés, qui corresponde aux enjeux du XXIe siècle et ne soit pas enfermé dans les carcans du passé individuel ou collectif. Je tiens à rappeler le ciment que constitue le combat mené pour une véritable politique nationale de ces enseignements à la fois en terme de cadrage, de cohérence, de continuité à travers les cycles, de formation des enseignants et de moyens. C’est dans cet esprit que j’ai d’ailleurs répondu à la sollicitation du SNESUP d’accorder une interview à sa revue pour souligner les difficultés et les incohérences de la situation actuelle des langues vivantes dans l’enseignement supérieur, suite à l’autonomie des établissements, autonomie dont l’évocation actuelle, même limitée, par le projet de réforme au niveau des collèges ne peut qu’éveiller des craintes.

Jean-Marc Delagneau
Président de l’APLV
3 juin 2015