« L’apprentissage de la langue, un défi social » - un article de Thomas Szende sur The Conversation

lundi 12 octobre 2015

L’apprentissage de la langue, un défi social

Thomas Szende, Institut national des langues et civilisations orientales

À l’heure où le numérique évolue à un rythme exponentiel, l’apprentissage des langues dépend largement de l’utilisation efficace des outils mobiles, des plateformes en ligne et des réseaux sociaux. Dans ce contexte, les concepts l’autonomie et l’interaction sont au cœur du défi social lancé à l’enseignement des langues étrangères. Achète-t-on une langue comme on achète n’importe quelle marchandise en donnant la priorité à la rentabilité immédiate ?

Il suffit d’écouter, répéter, écrire et traduire, et on construira une base solide permettant d’amplifier et d’affiner ultérieurement les éléments acquis dans des contextes réels … nous promettent certaines méthodes « miracles » disponibles sur le marché. La perspective d’un apprentissage sans implication de la part de l’enseignant et de l’apprenant – voire même la garantie d’un bilinguisme – s’appuient bien des fois sur des arguments plus commerciaux que scientifiques. Toute nouvelle approche technologique peut modifier nos pratiques, mais n’entraîne pas nécessairement une révolution.

Interaction

La distance crée des besoins en matière d’autonomisation. Mais on a beau pré-programmer et individualiser l’apprentissage par la définition de contenus et la sélection de cheminements potentiels, l’autonomisation ne se fera pas d’un coup de baguette magique. En effet, peut-on fournir à l’apprenant un cadre d’actions à la fois structuré et sécurisé lui permettant de se fixer des objectifs valables, de trier les stratégies d’apprentissage appropriées, de construire des réponses adéquates à leurs questionnements, de s’autoévaluer de manière pertinente dans les situations de communication les plus diverses ? L’appropriation d’une langue n’est pas seulement celle de l’accent, des mots et de règles qui les régissent, mais aussi et peut-être davantage encore : le développement d’une capacité à conduire des échanges verbaux et non verbaux entre acteurs sociaux.

Comment faire émerger chez l’apprenant une véritable compétence d’interaction ? La notion est complexe à décrypter : à la fois connaissance des scripts sociaux, adaptation à des scripts inconnus ou détournés, anticipation des situations de blocage de tension ? Quels que soient les supports de transmission (de plus en plus sophistiqués dans leur multimodalité), l’animation pédagogique reste essentielle.

L’objectif d’agir et d’interagir ne peut être atteint que si l’apprenant veut bien s’investir dans les tâches suggérées. Même en cas de contenus de proximité avec lesquels l’on est familiarisé, la confrontation d’opinions n’est possible que si on a véritablement envie d’exposer son avis, d’exprimer son désaccord, de faire des choix, de couper la parole aux autres, s’énerver, provoquer …

Autonomie

Dans tout dispositif qui vise l’autonomie par la délégation (partielle et ponctuelle) de responsabilités, à un moment ou à un autre l’enseignant doit nécessairement réapparaître pour susciter le désir de s’exprimer, pallier à tous les manques de confiance et réexaminer les besoins. Nous connaissons tous les pièges de la stagnation et de la régression.

Aussi, former des apprenants en langues, les amener à apprendre à agir et interagir, signifie leur proposer des activités ancrées dans la vie réelle, plutôt que de privilégier une approche productiviste qui s’enferme dans une structure figée où l’essentiel est le résultat linguistique final. Sans sortir de son rôle, l’apprenant doit se trouver, de ce fait, porté vers la réalisation d’un projet social.

Tout acte de communication engage l’identité du locuteur : prendre la parole plutôt que de se taire, intervenir à un moment plutôt qu’à un autre, constituent bel et bien des actes sociaux. « Comprendre » un mot ou un énoncé signifie aujourd’hui : réussir à prélever l’information dont on a besoin dans une diversité de supports écrits, sonores ou visuels. Toute stratégie de compréhension suppose d’émettre des hypothèses, prendre conscience d’un fonds de connaissances de natures variées : grammaticales et lexicales, mais aussi thématiques (moments, lieux, personnages, etc.), pragmatiques (la véritable nature de la situation de communication et des intentions) et culturelles (termes d’adresse, noms propres, associations, allusions, humour, etc.).

L’apprentissage réussi nécessite un climat de recherche et de questionnement. Que nous soyons en position d’encadrant ou d’encadré, une classe de langue exige la mise en oeuvre d’une capacité à travailler collectivement, à prendre des risques, à affronter l’inconnu, l’incertitude et la complexité, à réfléchir sur ses stratégies et sur ses productions. Dans son scénario, qui gagne à revêtir la forme d’un puzzle à déchiffrer, l’enseignant doit susciter un besoin d’échange entre les interactants.

Capital

Le savoir est moins important que l’accès au savoir, et l’idée de rendre l’apprentissage stable, résistant et ‘recyclable’ sous-entend la mise en place d’un capital à entretenir. Les apprenants d’aujourd’hui devront s’adapter demain à des configurations interactionnelles inédites. Il est primordial de les habituer à être confrontés à des situations délicates dans lesquelles toute leur débrouillardise (savviness) sera sollicitée.

On apprend une langue nouvelle pour la comprendre, pour la parler, pour la partager en exploitant de manière appropriée des compétences grammaticales, lexicales et sociales : aucune unité de la langue ne peut être envisagée sans les paramètres situationnels qui lui permettent d’être mise en discours. À l’évidence, les stimulations sonores et visuelles, pour faire ses premiers pas sur le chemin de l’autonomisation, sont fondamentales. Le plaisir d’une langue vivante est de pouvoir s’en servir en fonction des compétences dont on dispose. Cependant, mettre en perspective des outils phonétiques, lexicaux et grammaticaux dans un environnement multimodal doit pouvoir viser, de manière directe ou indirecte, la production de discours ancrés dans des échanges verbaux authentiques.

Aussi, l’enseignant doit constamment rappeler que la gestion des échanges sur le plan tant thématique qu’argumentatif, s’inscrit dans l’historicité, la contextualité et la continuité, et ceci nécessite un degré élevé d’adaptabilité dans la mobilisation des ressources interactionnelles. Favoriser une pratique de plus en plus autonome et responsable d’une langue étrangère signifie créer des passerelles entre la découverte de la langue, objet d’étude hors contexte, et l’activation contextuelle du système linguistique, y compris toutes les représentations et conventions culturelles que ce système véhicule et qui sont indispensables pour une socialisation réussie en langue étrangère. Acquérir une langue étrangère est un combat pour participer à une nouvelle culture et le test ultime de tout savoir linguistique est la capacité à accéder à une communauté sociale.

The Conversation

Thomas Szende, professeur des universités, Institut national des langues et civilisations orientales

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.