La note du président - N°4/2015 des « Langues Modernes », par Jean-Marc Delagneau

mercredi 16 décembre 2015

L’APLV tient à s’associer à l’hommage rendu aux victimes des attentats du 13 novembre 2015 ainsi qu’au soutien à leurs familles dans la douleur. Elle remercie tous les collègues linguistes étrangers qui se sont adressés à elle pour témoigner de leur solidarité avec la France et, en particulier, leur représentant associatif, Denis CUNNINGHAM, Secrétaire général de la Fédération Internationale des Professeurs de Langues Vivantes (FILV), dont l’APLV est membre.

Les attentats qui ont frappé la capitale ont rappelé tragiquement la nécessité d’une éducation au vivre ensemble où la compréhension de l’autre, la communication directe et authentique entre les citoyens de notre pays comme avec ceux du monde entier - alors que la COP 21 montre concrètement à Paris des enjeux universels auxquels la communauté humaine mondiale est désormais confrontée sans exception - sont des objectifs prioritaires. L’accès sans entrave à son propre patrimoine culturel, ainsi que l’appréhension juste et tolérante de la diversité culturelle, sans déformation liée à des interprétations erronées ou malveillantes, reposent en grande partie sur une bonne connaissance des langues-cultures nationales, régionales et étrangères qui en sont les vecteurs. Le combat que mène sans relâche l’APLV pour une véritable volonté politique au plus haut niveau de l’État répondant à ces objectifs, avec la mise en place sur l’ensemble du territoire de la République d’un enseignement diversifié de langues vivantes étrangères et régionales de grande qualité, sans rupture du continuum de la maternelle à l’université, s’inscrit plus que jamais dans les nécessités urgentes du moment.

Il serait donc raisonnable que le ministère revoie les modalités concernées de la réforme décidée dans la période récente antérieure à ces évènements, où des considérations strictement budgétaires, assorties d’intentions que nous qualifierons de naïves au niveau social et pédagogique, ont pris le pas sur de véritables approches didactiques, quel que soit l’appui à posteriori sur ces dernières. Comme nous l’avons déjà signifié au ministère tout au long de l’année, ces mesures induisent de fait une réduction drastique à la rentrée 2016 de l’horaire et de l’offre diversifiée précédemment en place pour les langues européennes comme orientales dans un nombre important de collèges, y compris de zones géographiques prioritaires.

Les enseignements pratiques interdisciplinaires (EPI) ne rempliront pas les missions premières qui leur avaient été assignées en matière de langues vivantes : une interdisciplinarité de haut niveau pour les langues-cultures étrangères comme régionales et une compensation sous une autre forme des réductions horaires résultant de la réforme. On assiste à une instrumentalisation des langues vivantes avec les nouveaux programmes [1] : on y fait référence explicitement aux disciplines non linguistiques (DNL) et à l’intégration d’une matière par l’enseignement d’une langue étrangère (EMILE), ce qui fait passer l’acquisition purement linguistique au second plan. Des remontées actuelles de préparation de la rentrée dans un certain nombre d’établissements suscitent de très vives inquiétudes et corroborent aussi les remarques faites par l’APLV lors de ses dernières audiences au ministère. Les heures concernées seront parfois confiées à des intervenants d’autres disciplines natifs d’un pays étranger ou considérés comme compétents uniquement par leur vécu personnel ou familial. Ces heures seront donc déconnectées de la dimension linguistique disciplinaire affichée au départ par la réforme et se révèleront être majoritairement des heures d’ajustement pour toutes les disciplines déficitaires avec des postes en péril ou des enseignants risquant sans intervention en EPI de partager leur service sur plusieurs établissements. Cette remise en cause de facto de l’inscription préalable des EPI au projet d’établissement sur des bases d’intérêt strictement pédagogique au profit d’une inscription à posteriori sur des critères de pure gestion illustre parfaitement de la part des concepteurs de la réforme un grand éloignement des réalités du terrain. Les différences de niveau d’application de la réforme selon les établissements, leur potentiel disciplinaire, leur dotation globale horaire par la tutelle et les choix de leurs équipes de direction induiront inévitablement un accroissement de l’inégalité territoriale, car la réduction horaire disciplinaire au niveau national concernant aussi les LV1 ne sera pas compensée par la seule introduction de la LV2 en 5e, en l’absence de classes bi-langues continuées et d’EPI spécifiques aux langues.

La généralisation des enseignements de langues vivantes à tous les niveaux de l’école élémentaire avec, dès la rentrée 2016, l’apprentissage d’une langue vivante au cours préparatoire, souligne encore davantage le problème récurrent de la nature des intervenants et, en particulier, celui de la formation initiale et continue des professeurs des écoles pour assurer ces enseignements. Elle demeure actuellement insuffisante et ne saurait être assurée seulement par les nouvelles ressources mises à disposition sur le portail Eduscol du ministère, ni par le seul usage de technologies de l’information et de la communication pour l’enseignement (TICE). L’enseignement supérieur devrait être un acteur majeur de cette formation, non seulement au sein des écoles supérieures du professorat et de l’éducation (ESPÉ) et des Masters « métiers de l’enseignement, de l’éducation et de la formation » (MEEF), mais en offrant aussi à tous les étudiants, dès le cycle de Licence, des cours de langues pour spécialistes d’autres disciplines (LANSAD) diversifiés et cohérents en volume horaire, afin d’assurer le continuum avec les apprentissages du secondaire. Sinon, la prépondérance de l’anglais constatée actuellement risque d’être renforcée, avec cette fois un impact majeur sur les collèges où ne demeureront désormais éventuellement que des classes bi-langues de continuité, si une autre langue que l’anglais a été enseignée à l’école élémentaire. Pour toutes ces raisons, l’APLV a organisé dans un premier temps conjointement avec le SNUipp-FSU, le 9 décembre à Paris, une journée d’étude consacrée aux enjeux didactiques et formatifs de l’enseignement des langues vivantes dans l’enseignement élémentaire [2].

Cette livraison des Langues Modernes consacrée aux langues orientales à l’université illustre parfaitement la nécessité de leur présence, dans les instituts ou départements dédiés comme au sein des LANSAD, alors que la réduction drastique de l’enseignement de ces langues en amont, suite aux conséquences des mesures de la réforme que nous avons évoquées supra, semble plus qu’inopportune dans le contexte actuel [3].

L’assemblée générale de l’APLV tenue à Paris le 12 décembre me donne l’occasion de vous rappeler le renouvellement de l’adhésion à l’APLV et de l’abonnement à sa revue, Les Langues Modernes, dès janvier pour l’année civile 2016, et vous en trouverez les modalités sur le site [4] comme dans ce numéro. Votre contribution nous permet de poursuivre en toute indépendance notre action pour le maintien et le développement de la diversité linguistique, comme d’un enseignement des langues vivantes étrangères et régionales de qualité à tous les niveaux. Ces objectifs figurent parmi les réponses majeures aux défis actuels urgents auquel notre pays est confronté et que j’ai mentionnés dans l’introduction de mon propos.


[1Publiés au B.O. spécial (Bulletin Officiel de l’Éducation Nationale) du 26 novembre 2015.

[3L’INALCO vient de lancer un nouveau magazine Langues O’, sous forme papier et numérique pour lutter contre le repli identitaire actuel et mieux faire connaître la richesse des langues et civilisations concernées : Sur le site de l’APLV