"HUMBOLDT : un Erasmus des profs ?", un article de Philippe Perchoc sur le site de Nouvelle Europe

mardi 29 avril 2008

Avec ses 1,5 millions d’étudiants européens touchés, Erasmus, lancé en 1987, a été un véritable succès. Plus qu’un simple programme européen, c’est aujourd’hui un véritable phénomène de société. Loin de se contenter de cette réussite, il faudrait aujourd’hui aller plus loin, c’est ce que Nouvelle Europe propose à travers un programme, "HUMBOLDT".

1% des étudiants

La mobilité des étudiants s’est aujourd’hui installée comme horizon possible pour de nombreux étudiants, même si dans les faits seule une part infime des étudiants européens - environ 1% - va effectivement étudier dans un autre pays européen.

En effet, un séjour Erasmus nécessite d’importantes capacités, non seulement en matière linguistique, mais aussi en moyens financiers : beaucoup d’étudiants privilégient le Royaume-Uni et les pays de langue anglaise où le coût de la vie est parfois très élevé malgré les soutiens financiers que peuvent obtenir les étudiants du programme.

Ainsi, ce sont souvent les étudiants ayant privilégié des études longues et ayant ces ressources qui partent. Dans une Europe qui veut se rapprocher du citoyen et ne plus seulement tutoyer les élites, l’explosion du programme Erasmus est aujoud’hui une nécessité et un investissement indispensable dans le cadre d’une "économie de la connaissance" que les chefs d’Etat et de gouvernement ont appelé de leurs voeux.

Et les profs ?

Il existe une autre manière de prendre le problème : se dire que si 1% des professeurs européens pouvait enseigner dans un autre Etat membre, ce serait au moins 30 fois plus d’étudiants qui auraient accès à l’Europe. En effet, avoir un professeur slovaque ouvre forcément l’esprit et peut donner l’idée par l’exemple de la mobilité européenne aux plus jeunes.

Pour l’instant, les professeurs d’université sont emportés par le phénomène Erasmus. Comme le grand humaniste du XVIe siècle, 1,9% d’entre eux partent chaque année enseigner dans l’université d’un autre Etat membre. Les objectifs assignés à cette mobilité sont les suivants :

1. Donner au professeur une opportunité de développement professionnel et personnel ;
2. Encourager les institutions à développer et élargir le panel de cours qu’elles peuvent offrir ;
3. Donner la possibilité aux étudiants qui n’ont pas la possibilité de profiter eux-même de la mobilité de bénéficier de l’expérience d’un professeur d’une autre université européenne ;
4. Consolider les liens entre les institutions de différents pays européens ;
5. Promouvoir l’échange de bonnes pratiques entre universités de différents pays.

Ces objectifs répondent à un réel besoin de multiplier les portes d’entrée sur l’Europe. Pourtant, le chiffre de 1,9% des professeurs, s’il est le double de celui des étudiants, n’en est pas moins trompeur : la mobilité des professeurs d’université est une vieille tradition européenne !

Un programme Humboldt pour les professeurs du secondaire et du supérieur

Pourquoi ne pas permettre aux professeurs ou aux étudiants-professeurs de chaque Etat membre d’aller se perfectionner dans un autre Etat membre ? Les avantages sont multiples.

Le premier avantage est d’ouvrir les plus jeunes générations à l’Europe en leur permettant d’avoir accès à un professeur d’un autre pays, avec ses méthodes et ses exemples, et de leur donner l’envie d’aller toujours plus avant dans la découverte de l’Europe. Beaucoup de jeunes, notamment dans les milieux défavorisés, s’excluent eux-mêmes de ce genre de programmes en pensant que "ce n’est pas pour eux". Le premier avantage d’HUMBOLDT est de briser ces auto-censures.

Un second avantage serait de permettre le développement de langues très peu enseignées en France. L’Espagne est la première destination des Erasmus français, suivie du Royaume-Uni et des pays nordiques qui proposent des cursus "in english". Pourquoi ? Le soleil bien sûr, mais aussi parce que la majeure partie des étudiants français ont choisi d’apprendre l’anglais en première langue étrangère, puis l’espagnol.

Le fait, pour un lycée allemand, d’accueillir très régulièrement des apprentis-professeurs d’allemand de République tchèque lui permettrait de développer ses capacités d’enseignement de cette langue et donc d’ouvrir à ses étudiants la possibilité future d’aller poursuivre leur cursus dans ce pays ! En effet, beaucoup de langues européennes souffrent d’un déficit de locuteurs, ce qui donne un avantage comparatif indéniable sur le marché du travail à ceux qui les maîtrisent.

Alors que les pays d’Europe centrale et orientale connaissent une croissance très forte, entre un diplomé d’une école de commerce qui maîtrise le slovaque et un autre, c’est une vraie opportunité pour l’entreprise ! Mais comment peut-on être diplômé d’une ESC et parler slovaque ? Soit être slovaque, soit avoir passé au moins un an en Erasmus là-bas - encore faut-il avoir eu l’idée et les moyens d’y aller -, soit avoir bénéficié d’un professeur slovaque en échange dans son école. C’est sur ce dernier vecteur que le programme HUMBOLDT pourrait agir.

Pourquoi HUMBOLDT ?

Alexander von Humboldt fut l’un des plus grands esprits scientifiques de l’Europe du XIXe siècle. Grand voyageur, naturaliste, il a enseigné un peu partout en Europe, discuté des résultats de ses recherches avec tous les grands esprits du temps.

Tout comme Erasmus, il pourrait tout à fait donner son nom à un programme pionnier de formation des professeurs, partout en Europe.

Des modalités à discuter

Les modalités d’un tel programme pourraient être discutées et mises en oeuvre, de manière expérimentale par plusieurs Etats membres. Certains projets-pilotes sont déjà en cours, comme le projet "Argonautes" - dans le cadre du programme Comenius, - entre l’Autriche, la République tchèque, l’Espagne, la Pologne, la Suède et la Finlande. Il faudrait pouvoir en élargir les possibilités.

Une porte d’entrée serait la conclusion d’accords permettant à des étudiants-professeurs de passer de 6 mois à un an dans un autre Etat membre en ayant suivi un an de cours intensifs de langue l’année précédente. Une fois sur place, ils participent à la vie de l’établissement - peut-être en enseignant un module sur l’Europe - et aident les étudiants-professeurs à préparer leur séjour dans leur pays d’origine.

Les points-clefs d’un tel programme pourraient donc être les suivants :

1. Un an de cours de langue intensif dans les instituts de préparation des professeurs (et pas seulement l’anglais) ;
2. 6 à 12 mois optionnels dans un autre Etat membre pour enseigner un module sur l’Europe, leur langue maternelle et préparer le séjour de leurs collègues ayant choisi leur pays d’origine

De tous points de vue, ce programme pourrait être une formidable occasion de renforcer la mobilité des européens en utilisant le relais des enseignants.

Article de Philippe Perchoc paru le 1 avril 2007 sous licence Creative Commons sur le site de Nouvelle Europe


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