La langue russe dans les pays baltes : un lent déclin

lundi 19 mai 2008

Chacun des trois pays baltes possède sa propre langue. Néanmoins, en complément du lituanien, du letton (langues baltes) et de l’estonien (langue finno-ougrienne), il est une quatrième langue qui fait partie du quotidien des Etats et des peuples de cette partie de l’Europe : le russe. Voyons comment se positionne cette quatrième langue, la plus largement comprise à l’échelle des trois pays.

Commerçants russes arrivés en Lettonie ou en Estonie aux 11ème et 12ème siècles, conquêtes de Pierre le Grand au début du 17ème siècle, vieux-croyants (orthodoxes ayant refusé les innovations de l’Eglise russe et réfugiés en Estonie et en Lettonie après le schisme intervenu en 1653), « russification » sous les Romanov, immigration russe, mais aussi ukrainienne ou biélorusse dans les trois républiques baltes d’URSS durant la période soviétique… si l’on peut certainement en ajouter, ces évènements ont été les principaux facteurs de l’implantation de la langue russe sur les territoires actuels des pays baltes.

La situation actuelle en chiffres.

Selon les derniers recensements nationaux, le russe est la langue maternelle pour 29.7 % des habitants en Estonie, 37.5 % en Lettonie et 8 % en Lituanie. Dans les trois cas, ce taux est supérieur à la proportion de Russes ethniques.

En effet, en Estonie et en Lettonie, le russe est généralement la langue natale et la langue de communication des Ukrainiens, Biélorusses, Caucasiens ou Polonais [1]. Le terme « russophone » couramment employé pour les désigner couvre donc une population plus large que la seule communauté russe. Il convient de préciser que selon le sondage Eurobaromètre publié en février 2006, le nombre de personnes ayant le russe comme langue natale apparaît en diminution.

En Lituanie, la situation est plus nuancée car une troisième langue compte un nombre important de locuteurs : le polonais qui est la langue principale pour 5,6 % de la population, soit légèrement moins que les 6,7 % de Polonais présents dans le pays.

L’une des conséquences de ces chiffres est le bilinguisme qui atteint des records en Lettonie : selon le sondage Eurobaromètre précédemment cité, 95 % des Lettons parlent une autre langue que le letton, cette langue étant évidemment très souvent le russe, même si l’anglais tend à le supplanter ou à s’y additionner chez les jeunes. Ce taux est moins élevé en Estonie et en Lituanie, mais dans ce dernier pays, particulièrement à Vilnius, le trilinguisme lituanien-russe-polonais n’est pas rare. De même, de par la proximité des langues, de nombreux Estoniens parlent le finnois.

L’aspect politique de la langue.

La Lituanie présente une population relativement homogène dans laquelle aucune minorité n’excède 8%, ce qui a permis une diffusion plus large de la langue lituanienne y compris au sein de ces minorités. Cela a été l’un des facteurs principaux qui ont amené l’Etat lituanien nouvellement créé à accorder la citoyenneté à l’ensemble de la population et à faire du lituanien la seule langue officielle, sans que cela engendre d’importantes contestations.

La situation est autre en Estonie et en Lettonie, où les questions de citoyenneté et de langue sont des problèmes politiques et sociaux toujours d’actualité. Cependant, même si d’aucuns s’efforcent de lier tous les problèmes, les questions liées à la langue semblent bien spécifiques.

En effet, les lois sur la langue ou sur l’éducation (estonien et letton seules langues officielles, restriction de l’utilisation du russe dans les écoles, réglementation quant à l’affichage en langue étrangère...) ne semblent, selon les conclusions de l’étude Euromosaic 2004, menacer ni la langue russe ni les communautés qui parlent cette langue dans des pays où le taux de transmission du russe d’une génération à l’autre est très élevé. Cependant, elles créent des problèmes pratiques et des débats souvent très passionnés, à propos de l’enseignement du russe à l’école, de l’enseignement des matières scientifiques, car nombre de professeurs sont russophones, ou de la communication entre la population et les administrations.

Il faut ici mentionner que si les échanges écrits avec l’administration se font exclusivement dans la langue nationale, le russe (voire le polonais ou le biélorusse) est utilisé dans la communication orale avec les administrations, particulièrement en Latgale lettonne, à Riga ou dans les régions estoniennes frontalières avec la Russie.

La langue : un outil d’ouverture

En outre, au-delà des frontières de chaque Etat, le russe est un instrument d’échange et une langue de communication balte. Une réunion politique à caractère informel, tout comme une discussion commerciale, entre Estoniens, Lettons et Lituaniens échappe rarement à l’irruption de la langue russe, légèrement modifiée par le temps et la pratique pour devenir un « russe balte ».

Certains paradoxes existent donc autour de la langue russe dans les pays baltes : exclu de certaines sphères dans le domaine public, le russe n’apparaît pas menacé à court ou moyen terme ; de moins en moins appris par les jeunes Estoniens, Lettons et Lituaniens au profit de l’anglais, il est cependant très souvent une condition nécessaire, que ce soit pour l’obtention d’un emploi ou l’accès à certaines oeuvres littéraires ; il est en outre, avec l’anglais, la langue des affaires, tandis que les langues officielles que sont l’estonien, le letton et le lituanien sont les langues de la légalité.

Enfin, le russe, symbole du conquérant d’hier, est aujourd’hui la langue de communication et d’échanges pour une grande partie des habitants des trois pays baltes, et même au-delà. Le corridor Saint-Pétersbourg-Riga-Kaliningrad représente un axe de communication routière, ferroviaire, de marchandises, mais surtout de personnes. A court ou moyen terme, quelle autre langue, sinon le russe, pourrait permettre aux habitants de cet axe pan-balte, toutes générations confondues, de communiquer et d’échanger ensemble, à la manière de ceux de l’isthme mer Baltique – mer Noire ?

A plus long terme, l’anglais pourrait-il s’imposer comme langue d’échange de la région ? Certes, celui-ci sera vraisemblablement plus largement compris et parlé que le russe dans quelques années, mais il ne disposera jamais d’un socle ethnolinguistique régional. Ces deux facteurs pourraient donc annoncer le développement d’une génération balte trilingue, à même de faire face aux enjeux internes et régionaux de ces pays.

Article d’Antoine Lanthony paru le 24 avril 2007 sous licence Creative Commons sur le site de Nouvelle Europe.


Nouvelle Europe

[1Ici comme dans l’ensemble de l’article, ces termes expriment une appartenance ethnolinguistique, telle que présentée dans les recensements de ces Etats, et non une citoyenneté.