Éditorial des « Langues Modernes » n° 1/2026 par Luc Fivaz

mardi 7 avril 2026

Chères lectrices, chers lecteurs,

Ce premier numéro de l’année ouvre un dossier dont l’actualité ne saurait être plus manifeste : les usages de la presse dans l’enseignement-apprentissage des langues-cultures étrangères. À l’heure où les écosystèmes médiatiques se recomposent en profondeur, où les pratiques informationnelles des jeunes générations se déplacent massivement vers le numérique et les réseaux sociaux, et où la question des fausses informations occupe le débat public, interroger la place de la presse en classe de langue ne relève ni d’un retour en arrière ni d’un simple effet de tradition. Il s’agit d’une nécessité didactique, citoyenne et professionnelle.

La presse a longtemps constitué l’un des premiers « documents authentiques » introduits dans les classes de langue. Elle symbolisait l’ouverture sur le monde contemporain, la rencontre avec des discours socialement situés et la confrontation à des points de vue pluriels. Pourtant, sa présence actuelle dans les curricula et dans les pratiques mérite d’être réexaminée. Entre relative marginalisation dans l’enseignement secondaire et usage parfois quasi automatique dans l’enseignement supérieur, la presse apparaît tour à tour comme un support évident, familier, voire par défaut, ou comme un objet problématique dont l’accessibilité et la pertinence ne vont pas de soi.

Ce numéro propose précisément d’ouvrir cette discussion : que fait-on réellement lorsque l’on « travaille avec la presse » en classe de langue-culture étrangère ? Quelles compétences vise-t-on ? À quelles conditions ce support devient-il didactiquement pertinent ?

La presse constitue, sans conteste, un support particulièrement riche pour l’enseignement-apprentissage des langues-cultures étrangères. Elle permet de travailler la compréhension de l’écrit à partir de discours ancrés dans l’actualité, porteurs d’enjeux sociaux, politiques, économiques et culturels. Elle offre un terrain privilégié pour développer la littératie médiatique, l’analyse des genres discursifs, la reconnaissance des marques de subjectivité et la construction de l’esprit critique. Elle peut également contribuer au développement de compétences transférables comme l’analyse critique, la compréhension des stratégies discursives, la lecture experte de situations médiatisées et permettre d’évaluer conjointement des compétences langagières, méthodologiques et culturelles dans des contextes exigeants.

Dans le même temps, son usage ne saurait relever de l’évidence. Les textes journalistiques sont des discours fortement contraints, inscrits dans des traditions rédactionnelles et structurés par des normes informationnelles et stylistiques précises. Leur complexité linguistique et discursive peut constituer un obstacle pour des apprenantes peu familiarisées avec ces codes. La question n’est donc pas seulement celle de l’authenticité du document, mais bien celle de son adéquation aux objectifs d’apprentissage, aux niveaux visés et aux tâches proposées.

Dès lors, la presse peut trouver toute sa place en classe de langue-culture étrangère, à condition que son exploitation soit pensée en cohérence avec les finalités poursuivies. Elle ne doit ni être érigée en support privilégié par principe, ni être écartée au motif de sa difficulté. Elle appelle un usage raisonné et contextualisé, articulé aux besoins réels des apprenantes et aux objectifs institutionnels. Interroger ses usages revient ainsi à questionner plus largement nos choix de supports, notre conception de la compétence langagière et culturelle, ainsi que la place que nous accordons à l’éducation aux médias dans la formation des apprenantes.

Bonne lecture à toutes et à tous !