Note de la présidente 2/2026, par Marie-Claire Lemarchand-Chauvin

samedi 4 juillet 2026

Au moment où s’achève cette année scolaire 2025-2026, il est difficile de ne pas être frappée par la place qu’ont occupée les langues dans les réformes éducatives. Nouveaux programmes à l’école, au collège et au lycée, réforme du recrutement et de la formation des enseignants, nouvelles épreuves de concours, création de nouveaux parcours de formation, développement accéléré de l’intelligence artificielle : rarement les enseignants de langues auront eu à suivre autant d’évolutions simultanées.

Pourtant, au fil des formations, des jurys, des colloques, des journées d’études, des réunions associatives et des nombreuses rencontres auxquelles j’ai participé cette année, ce ne sont pas les textes eux-mêmes qui ont le plus souvent alimenté les discussions. Ce sont leurs conséquences concrètes. Comment les mettre en œuvre ? Avec quels moyens ? Avec quelle formation ? Comment continuer à faire réussir les élèves dans des classes toujours plus hétérogènes ? Comment maintenir une offre linguistique diversifiée ? Comment former de futurs enseignants confiants dans leurs compétences ? Et, plus largement, quelle place notre système éducatif accorde-t-il réellement aux langues, aux cultures et à celles et ceux qui les enseignent ? Cette question a traversé l’année de manière presque constante.

Les nouveaux programmes de langues vivantes mis en œuvre en sixième puis en seconde illustrent bien cette situation. Dans les formations qui leur ont été consacrées, les collègues ont rarement discuté les principes qui les sous-tendent. L’accent mis sur l’interaction, la médiation, les usages authentiques de la langue ou encore le renforcement de l’articulation entre langue et culture correspond à des orientations largement partagées dans notre discipline. Beaucoup d’enseignants y ont retrouvé des pratiques déjà présentes dans leurs classes.

Les interrogations portaient ailleurs. Comment donner davantage de place à l’interaction lorsque les effectifs augmentent ? Comment faire vivre la médiation sans la transformer en exercice artificiel ? Comment repenser certaines modalités d’évaluation tout en conservant des repères clairs pour les élèves ? Comment intégrer de nouvelles entrées culturelles sans devoir reconstruire intégralement des progressions déjà éprouvées ?

Au fond, les collègues ne demandaient pas tant de nouveaux programmes que du temps pour se les approprier.

La même réflexion vaut pour l’école primaire. Les nouveaux programmes de langues vivantes étrangères et régionales réaffirment avec force l’importance d’une ensibilisation précoce aux langues et à la diversité linguistique. Ils rappellent que les langues participent pleinement à la formation culturelle des élèves dès les premières années de scolarité. Peu de professeurs des écoles contesteraient aujourd’hui cette ambition.

Mais les échanges que nous avons eus cette année montrent aussi que la question centrale demeure celle de la confiance. Confiance linguistique d’abord. Beaucoup de collègues du premier degré continuent à exprimer le besoin d’être davantage accompagnés pour enseigner les langues avec sérénité. Les parcours de formation restent très variables et les occasions de pratiquer la langue ne sont pas toujours suffisantes. Or c’est souvent à l’école primaire que se construit la première relation aux langues. Une relation qui peut susciter la curiosité, le plaisir et l’envie d’apprendre, mais qui suppose que les enseignants eux-mêmes se sentent à l’aise dans cet enseignement.

Cette question de la confiance a également traversé les débats autour de la réforme du recrutement et de la formation des enseignants. La mise en place progressive des concours à bac +3 répond à une difficulté bien réelle : celle de l’attractivité du métier. Personne ne peut ignorer les difficultés de recrutement qui touchent aujourd’hui plusieurs disciplines, y compris certaines langues vivantes.

Pour autant, les échanges avec les étudiants, les formateurs et les collègues des Inspé ont fait émerger de nombreuses interrogations. Comment recruter davantage sans affaiblir la qualité de la formation ? Comment préserver l’équilibre entre professionnalisation précoce, maîtrise disciplinaire et réflexion didactique ? Comment permettre aux futurs enseignants de construire progressivement une véritable identité professionnelle ?

Pour les langues vivantes, ces questions sont particulièrement importantes. Enseigner une langue ne consiste pas seulement à maîtriser un système linguistique. C’est aussi comprendre des références culturelles, accompagner la prise de parole, travailler sur l’erreur, développer la confiance des élèves et les aider à entrer en relation avec l’autre.

La réforme du CRPE mérite à cet égard une attention particulière. L’introduction d’une épreuve écrite spécifique de langue vivante témoigne d’une volonté de mieux prendre en compte les compétences linguistiques des futurs professeurs des écoles. Cette évolution constitue un signal dans un contexte où l’enseignement des langues à l’école primaire a longtemps occupé une place relativement marginale dans les concours de recrutement.

Pour autant, plusieurs collègues rencontrés cette année ont souligné les limites d’une évaluation centrée sur la compréhension et la production écrites. Les langues vivantes s’enseignent d’abord dans l’interaction. La prononciation, l’aisance à l’oral, la capacité à comprendre et à faire comprendre, à créer des situations de communication ou à encourager la prise de parole des élèves constituent des dimensions essentielles de l’enseignement des langues à l’école. Peut-on réellement apprécier ces compétences sans épreuve orale spécifique ? La question mérite d’être posée.

Plus largement, le défi n’est pas seulement celui du concours. Il est celui de la formation. Comment permettre aux futurs professeurs des écoles de développer une véritable confiance linguistique ? Comment les accompagner pour qu’ils se sentent légitimes et à l’aise dans l’enseignement des langues ? Les réponses à ces questions pèseront probablement davantage sur l’avenir des langues à l’école que la seule architecture des concours.

S’il est un sujet qui est revenu avec une remarquable constance au fil des rencontres organisées par l’APLV cette année, c’est bien celui du plurilinguisme. Le paradoxe est désormais bien connu. Jamais les discours institutionnels n’ont autant valorisé l’ouverture internationale, la diversité linguistique et culturelle ou encore la citoyenneté européenne. Pourtant, dans de nombreux territoires, certaines langues continuent à lutter pour maintenir leur visibilité.

Les échanges avec nos adhérents, qu’ils exercent dans le premier degré, le secondaire ou l’enseignement supérieur, ont souvent fait apparaître les mêmes préoccupations. Ici, un groupe d’allemand menacé faute d’effectifs suffisants. Là, une option d’italien dont l’ouverture devient chaque année plus incertaine. Ailleurs encore, des collègues qui s’interrogent sur l’avenir de certaines filières universitaires. Ces situations ne sont pas nouvelles, mais elles demeurent préoccupantes.

Soyons clairs : défendre le plurilinguisme ne consiste pas à contester la place de l’anglais. L’anglais est aujourd’hui une langue de communication internationale incontournable. Les enseignants d’anglais le constatent chaque jour dans leurs classes. La question est ailleurs. Peut-on sérieusement parler de politique du plurilinguisme lorsque certaines langues ne peuvent être proposées aux élèves qu’à condition d’atteindre des seuils d’effectifs toujours plus difficiles à réunir ? Peut-on affirmer que la diversité linguistique constitue une richesse tout en laissant se réduire progressivement les possibilités de choix offertes aux élèves ?

Ces questions ne relèvent ni de la nostalgie ni de la défense corporatiste d’une discipline ou d’une autre. Elles touchent au projet éducatif lui-même. Chaque langue ouvre l’accès à une histoire, à une littérature, à des références culturelles, à des manières particulières de comprendre le monde. Chaque langue permet de rencontrer l’altérité sous une forme singulière. Réduire cette diversité reviendrait à appauvrir l’expérience éducative proposée aux jeunes générations.

Cette année encore, pourtant, de nombreux projets sont venus rappeler tout ce que les langues rendent possible. Les mobilités Erasmus+, les partenariats scolaires et universitaires, les échanges internationaux, les projets eTwinning, les sections européennes, les projets plurilingues menés dans les établissements ou encore les collaborations entre écoles et partenaires étrangers ont offert à des milliers d’élèves et d’étudiants des expériences que peu d’autres disciplines peuvent proposer.

J’ai souvent été frappée, lors de visites ou de présentations de projets, par la manière dont les élèves parlent de ces expériences. Ils évoquent bien sûr les progrès linguistiques réalisés. Mais ils parlent surtout des rencontres, de la découverte d’autres habitudes de vie, de la surprise ressentie face à des façons différentes de penser ou de communiquer. C’est sans doute là que réside l’une des forces majeures de l’enseignement des langues : permettre à chacun de découvrir que le monde est plus vaste que l’horizon immédiat dans lequel il évolue.

L’enseignement supérieur n’est pas resté à l’écart de ces questionnements. Dans les centres de langues, les formations LANSAD, les départements de langues, les dispositifs de certification ou les projets internationaux, les collègues continuent à jouer un rôle essentiel dans l’ouverture des étudiants au monde. Les échanges que nous avons eus cette année montrent toutefois des préoccupations récurrentes : évolution des effectifs, avenir de certaines formations, reconnaissance des compétences linguistiques dans les parcours universitaires ou encore place accordée aux langues dans les stratégies d’internationalisation des établissements.

Le développement des universités européennes, des partenariats internationaux et des mobilités étudiantes constitue incontestablement une dynamique positive. De nombreux établissements se sont engagés avec conviction dans ces projets. Mais ces ambitions supposent également un investissement durable dans les formations linguistiques. Là encore, une contradiction apparaît parfois. Nous affirmons vouloir renforcer l’internationalisation de l’enseignement supérieur tout en demandant régulièrement aux formations en langues de faire davantage avec des moyens contraints.

La question du CLES illustre bien ces enjeux. À l’heure où les certifications occupent une place croissante dans les parcours de formation, le Certificat de compétences en langues de l’enseignement supérieur continue à défendre une conception exigeante et contextualisée des compétences linguistiques. Cette approche, fondée sur l’action, la communication et la réalisation de tâches complexes, apparaît particulièrement pertinente dans un contexte où les usages numériques et l’intelligence artificielle transforment rapidement les pratiques d’apprentissage.

Car aucune réflexion sur l’année 2025-2026 ne saurait ignorer la place prise par l’intelligence artificielle dans les débats éducatifs. Rarement une innovation technologique aura suscité autant de discussions dans les salles des professeurs, les amphithéâtres, les laboratoires de recherche ou les formations d’enseignants.

Naturellement, les premières interrogations ont souvent porté sur les questions d’évaluation. Comment distinguer ce qui relève du travail de l’élève ou de l’étudiant de ce qui a été produit par une intelligence artificielle ? Comment concevoir des tâches qui continuent à faire sens dans un environnement où la génération automatique de textes devient accessible à tous ? Ces questions sont légitimes et méritent d’être prises au sérieux.

Mais au fil des échanges, une réflexion plus profonde a progressivement émergé. Que reste-t-il de spécifique dans l’apprentissage des langues lorsque des outils peuvent produire en quelques secondes un texte grammaticalement correct, traduire un document ou reformuler un message ?

J’ai souvent entendu cette année des collègues exprimer à la fois leur fascination et leur inquiétude. Fascination devant les possibilités offertes par ces outils. Inquiétude devant le risque que certains élèves ou étudiants confondent production linguistique et compétence linguistique.

Car l’apprentissage d’une langue ne se réduit pas à la production de phrases correctes. Il implique une prise de risque. Il suppose d’accepter l’erreur, l’incertitude, l’incompréhension parfois. Il repose sur la relation à autrui, sur la confiance progressivement construite dans sa capacité à communiquer, sur l’expérience vécue de la rencontre.

Les enseignants de langues savent depuis longtemps combien les émotions jouent un rôle important dans les apprentissages. La peur de se tromper, la satisfaction de réussir à se faire comprendre, le plaisir d’échanger, la confiance qui s’installe progressivement constituent des dimensions essentielles du parcours de l’apprenant. L’intelligence artificielle peut être un outil puissant. Elle peut aider, accompagner, soutenir. Mais elle ne remplace ni la relation pédagogique, ni l’interaction humaine, ni l’expérience de l’altérité qui se trouve au cœur même de l’apprentissage des langues.

Peut-être est-ce finalement cette question qui relie l’ensemble des transformations observées cette année. Derrière les programmes, les concours, les certifications ou les innovations technologiques, nous sommes sans cesse ramenés à une interrogation plus fondamentale : pourquoi enseignons-nous les langues aujourd’hui ?

Certainement pour permettre aux élèves et aux étudiants d’étudier, de travailler, de voyager ou de communiquer dans un monde de plus en plus interconnecté. Mais pas seulement.

Nous enseignons les langues parce qu’elles permettent de comprendre que le monde peut être regardé autrement. Parce qu’elles développent l’écoute, la curiosité et la capacité à changer de point de vue. Parce qu’elles nous rappellent qu’il existe toujours plusieurs manières de dire, de penser et d’habiter le monde.

Dans une période marquée par les tensions internationales, les replis identitaires et les simplifications excessives, cette mission apparaît plus importante que jamais. Les langues ne sont pas des disciplines accessoires. Elles participent pleinement à la formation intellectuelle, culturelle, citoyenne et humaine des élèves. Elles contribuent à construire des ponts là où d’autres érigent parfois des frontières.

Au terme de cette année particulièrement dense, je voudrais adresser un message de reconnaissance à toutes celles et tous ceux qui enseignent les langues. Je mesure les adaptations qui vous ont été demandées. Je connais les interrogations qui ont accompagné certaines réformes. Je sais aussi les projets que vous avez continué à porter malgré les contraintes : échanges scolaires, mobilités Erasmus+, partenariats internationaux, projets plurilingues, accompagnement des élèves et des étudiants, innovations pédagogiques, projets culturels.

Dans les écoles, les collèges, les lycées, les universités et les centres de formation, vous avez continué à ouvrir des fenêtres sur le monde. Vous avez permis à des élèves parfois hésitants de prendre la parole dans une autre langue. Vous avez accompagné des étudiants dans leurs premiers projets internationaux. Vous avez contribué, souvent discrètement, à construire cette ouverture aux autres qui demeure l’une des plus belles promesses de l’éducation.

Les vacances approchent désormais. Elles seront, je l’espère, un temps de repos bien mérité après une année particulièrement dense. Elles seront peut-être aussi l’occasion de retrouver ce qui nous a souvent conduits vers les langues : la curiosité, la rencontre, le plaisir de découvrir d’autres façons de dire et de voir le monde.

Certains voyageront loin, d’autres resteront près de chez eux. Peu importe finalement. Les langues ont cette capacité singulière de nous faire voyager même lorsque nous ne quittons pas notre fauteuil. Un livre, une chanson, un film, une conversation ou parfois un simple mot découvert au hasard peuvent suffire à nous rappeler pourquoi nous avons choisi ce métier.

Dans un monde qui semble parfois tenté par le repli, elles continuent à ouvrir des portes. C’est sans doute pour cela que, malgré les réformes, les contraintes et les incertitudes, nous continuons à les enseigner avec autant de conviction.

Je vous souhaite à toutes et à tous un très bel été, riche de repos, de découvertes, de rencontres et de curiosité. Et, bien sûr, de très bonnes vacances !