Il y a 99 ans dans Les Langues Modernes, par Francis Wallet

« Voltaire Polyglotte »
samedi 22 mars 2008

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Publié dans Les Langues Modernes 1/2008

Le plurilinguisme est au goût du jour depuis quelques années. Quand on dit Europe, on pense plurilinguisme… Et pourtant la lecture des anciens numéros des Langues Modernes pourrait surprendre. Qu’on en juge parcet extrait de la revue datée d’avril 1909 :

« On a bien raison de défendre la langue française, et j’approuve la vaillante campagne que mène mon journal contre les langues vivantes. On dit parfois qu’un homme qui sait deux langues vaut deux hommes ; oui, j’entends, un tel homme pourrait servir d’interprète à l’Hôtel Continental. Je connais un monsieur avec qui je voyage souvent ; il sait cinq langues, mais c’est le plus grand sot que j’aie jamais connu. Un homme d’esprit et de goût ne doit connaître qu’une langue, la française ; c’est la langue la plus claire, la plus élégante, la plus vraiment riche qui soit au monde ; les autres langues, à côté d’elle, ne sont que des jargons barbares. Entre gens sociables, entre amis, la langue française est seule de bon ton ; l’allemand ne convient que pour parler aux chevaux, et l’anglais, on ne doit s’en servir qu’avec ses domestiques. Voltaire écrivait notre belle langue avec une pureté qui sera à jamais perdue si on oblige nos enfants à apprendre les langues étrangères. »
Ces paroles auxquelles une voix chaude et bien timbrée prêtait quelque éloquence, me furent adressées tout récemment, dans le rapide de Marseille, par un commis-voyageur qui m’avait déjà confié, avec un peu d’emphase, qu’il avait fait toutes ses classes. Je lui sais un gré infini de sa tirade, puiqu’elle m’a suggéré l’idée d’agrémenter de l’anglais de Voltaire une petite leçon faite à mes élèves sur l’influence de la littérature anglaise sur les écrivains français du dix-huitième siècle. Voltaire, en effet, savait l’anglais ; il le parlait couramment ; il l’écrivait avec facilité et une correction fort honorable. Voici quelques spécimens de sa prose anglaise, dont mes collègues pourront comme moi, faire profiter leurs classes.
Dans une lettre qu’il adressait, en 1733, à son ami Thieriot, chargé à Londres de la publication de ses Lettres Anglaises, on trouve :
« Tell my friend Faulkener he should write me a word, when he has sent his fleet to Turkey. Make much of all who are so kind as to remember me. Get some money with my poor work ; love me, and come back very soon, after the publication of them. Farewell ».
Voltaire, qui avait une grande admiration pour le talent de Pope, écrit au même Thieriot : 
« Dites à M. Pope que je l’ai très bien reconnu in his Essay on Man ;’tis certainly his style. Now and then there is some obscurity ; but the whole is charming .
Il écrit à Helvétius :
You learn English, for aught I know. Go on ; your lot is to be eloquent in every language, and master in every science. I love, I esteem you, I am yours for ever .
La lettre suivante est adressée par Voltaire à Lord Lyttelton, pour se plaindre de ce qu’il avait, dans ses Dialogues des Morts, appelé sa retraite un exil :
 At my castle of Tornex, in Burgundy.
I have read the ingenious Dialogues of the Dead. I find that I am an exile, and guilty of some excesses in writing. I am obliged (and perhaps for the honour of my country) to say I am not an exile, because I have not committed the excesses the author of the Dialogues imputes to me.
“Nobody raised his voice higher than mine in favour of the rights of human kind, yet I have not exceeded even in that virtue.
I am not settled in Switzerland, as he believes. I live on my own lands in France ; retreat is becoming to old age, and more becoming in one’s own possessions. If I enjoy a little country-house near Geneva, my manors and my castles are in Burgundy ; and if my king has been pleased to confirm the privileges of my lands, which are free from all tributes, I am all the more indebted to my King.
If I were an exile, I should not have obtained, from my court, many a passport for English noblemen. The service I rendered to them entitles me to the justice I expect from the noble author.
As for religion, I think, and I hope he thinks with me that God is neither a presbysterian, nor a lutheran, nor of the low church, nor of the high church, but the father of all mankind, the father of the noble author and mine.

I am, with respect, his most humble servant,
VOLTAIRE,
Gentleman of the King’s Chamber

Cette lettre, écrite en 1760, prouve que Voltaire n’avait pas, à un âge assez avancé, oublié son anglais ; il l’avait d’ailleurs entretenu par la lecture et aussi par la conversation. Il ne savait pas que cette langue. Voltaire était polyglotte. Il laisse, dans sa correspondance, tomber à chaque instant de sa plume des fragments d’italien, et quelquefois un même passage offre au lecteur un curieux mélange d’anglais, d’italien et de français. Voltaire aimait assez montrer ses connaissances linguistiques. « Il me semble, écrit-il, que la plupart des difficultés de notre grammaire viennent de ces e muets qui sont particuliers à notre langue. Cet embarras ne se rencontre ni dans l’italien, ni dans l’espagnol, ni dans l’anglais. Je connais un peu toutes les langues modernes de l’Europe ». Parmi les nombreuses lettres qu’il a écrites en italien, en voici une qui est très remarquable ; elle est adressée à Goldoni, que ses compatriotes appellent le Molière italien :

« A Ferney, 24 septembre 1760.


Signor mio, pittore e figlio della natura, vi amo dal tempo ch’io leggo. Ho veduto la vostra anima nelle vostre opere. Ho detto : Ecco un uomo onesto et buono che a purificato la scena italiana, che inventa colla fantasia e scrive col senno. Oh ! che fecondità, mio signore ! Che purità ! Come lo stile mi pare naturale, faceto ed amabile ! Avete riscattato la vostra patria dalle mani degli arlecchini. Vorrei intitolare le vostre commedie : L’Italia liberata da’Goti. La vostra amicizia m’onora, m’incata. Ne sono obligato al signor senatore Albergati, et voi dovete tutti i miei sentimenti a voi solo.
Vi auguro la vita la più longa e la più felice, giacche non potete essere immortale, come il vostro nome. Voi pensate a farmi un onore, e già m’avete fatto il più gran piacere.

J’use, mon cher monsieur de la liberté française en vous protestant, sans cérémonie, que vous avez en moi l’admirateur le plus sincère, et déjà le meilleur ami que vous puissiez avoir en France. Cela vaut mieux que d’être votre très humble et très obéissant serviteur. »

Mes collègues, j’en suis sûr, m’excuseront d’avoir rapporté plus haut la sentence de condamnation passée par un commis-voyageur sur les langues vivantes, puisque nous lui devons ces spécimens si intéressants de la prose étrangère de Voltaire. Nos élèves prendront assurément grand plaisir à les examiner avec nous. Et on pourra, à cette occasion, leur faire remarquer que la connaissance toujours présente qu’il avait de deux langues étrangères n’a pas empêché Voltaire d’écrire sa langue maternelle avec clarté, avec pureté et avec élégance. Voltaire n’est pas, d’ailleurs, le seul écrivain français qui ait connu plusieurs langues modernes. La plupart des principaux écrivains de son siècle possédaient la langue anglaise. Et, de nos jours, que d’esprits distingués il y a qui, bien que connaissant une langue étrangère, ne laissent pas de faire honneur aux lettres françaises !
Il n’est pas besoin d’insister davantage. Ceci suffit à démontrer, contre l’assertion des profanes, la vérité de cette proposition : La connaissance d’une langue étrangère ne nuit pas forcément à la connaissance de la langue maternelle. Cette démonstration n’était pas aussi inutile que certains pourraient le croire. »

E. Gourio

Cétait dans lenuméro 4 d’avril 1909 des Langues Modernes.


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