Éditorial des « Langues Modernes » n° 3/2018, par Émilie Perrichon, rédactrice en chef

jeudi 30 août 2018
 Laure PESKINE

La grammaire est un sujet souvent repris dans la littérature spécialisée en didactique des langues et en particulier dans les Langues Modernes. Ce dossier s’inscrit dans la filiation des différents numéros de la revue de l’APLV qui ont abordé cette question depuis plusieurs décennies. Aussi, comme l’écrit Hervé Adami, « la question de la grammaire fait l’objet de débats ou de querelles byzantines » (cf. infra). La réflexion pédagogique menée au sein de notre association dès sa création en 1903 en est le reflet. La question de la grammaire a toujours été très présente dans les débats parfois vifs qui ont animés la Société des Professeurs de Langues Vivantes autour de la méthode directe imposée par les instructions ministérielles de 1901. Ce débat autour de la grammaire n’a jamais vraiment cessé. Preuve en est les nombreux articles qui ont accompagnés la revue depuis sa création. Citons par exemple, Anatole Graindemil en 1914 :
Oui, on peut apprendre la grammaire par l’« instinct ce n’exclut pas, bien entendu, la « réflexion » ; Non, on ne peut pas l’apprendre par la seule « réflexion » ; à moins que cette « réflexion » ne soit transformée en « instinct » par la répétition. — Mais alors nous retombons dans le premier cas. — L’instinct, c’est le moteur ; la réflexion, c’est la boussole. [1].

Plus tard, en 1950, alors que la méthode active avait remplacé la méthode directe, laquelle faisait une plus large place à la grammaire, Handrich, vice-président de l’APLV commençait son rapport sur l’enseignement de la grammaire par une phrase significative des débats :
Une fois de plus la grammaire est à l’ordre du jour, l’une des questions les plus passionnantes pour notre enseignement, à en juger d’après les réactions si ardentes et si diverses qu’elle provoque [...] [2]

Soixante-huit ans plus tard, il semblerait que la grammaire soit toujours à l’ordre du jour mais que le temps de la réconciliation soit venu même si, en tant qu’objet de recherche, d’enseignement et d’apprentissage, la grammaire suscite toujours des questions sur la façon dont on peut l’enseigner et sur la façon dont on peut inciter les élèves à s’intéresser aux modes de fonctionnement de la langue qu’ils apprennent.

À l’heure de l’avènement de la perspective actionnelle dans l’enseignement-apprentissage des langues et du développement des technologies numériques, comment repenser l’enseignement de la grammaire ? Quelle évolution peut-on d’ores et déjà envisager dans les pratiques enseignantes ? Le numéro qui vous est présenté, coordonné magnifiquement par Marie-Pascale Hamez et Myriam Pereiro, a le grand mérite d’apporter des éléments de réponses à ces questions. Ce dossier nous offre en effet différents points de vue sur la manière dont s’enseigne la grammaire dans différents milieux et sur la façon dont la grammaire s’inscrit dans une dynamique d’innovation et d’adaptation aux enjeux sociaux actuels. Les articles de ce numéro donnent à lire une vision rénovée de l’enseignement de la grammaire à travers les pratiques d’enseignement du système linguistique d’une langue donnée, les représentations de l’enseignement de la grammaire chez les enseignants de langues, qu’il soient débutants, en formation initiale, ou expérimentés. Bien loin des idées reçues qui circulent sur la grammaire, son enseignement et son apprentissage dans une perspective actionnelle, les articles présentés montrent une grande diversité des approches et des pratiques et nous encouragent à penser nos pratiques à l’aune des évolutions didactiques et pédagogiques, quel que soit le milieu dans lequel on enseigne. Les articles de ce numéro des Langues Modernes montrent également combien la pratique est nécessaire pour comprendre le fonctionnement de la langue. Célestin Freinet en son temps écrivait qu’enseigner la grammaire d’une langue à l’écolier en espérant l’aider ainsi à s’exprimer correctement est une chose aussi absurde que de vouloir apprendre à quelqu’un à rouler en vélo en lui expliquant les lois de l’équilibre ou comment se nomment et s’organisent les pièces de la bicyclette. En fait, l’apprentissage de la grammaire n’échappera pas à l’étape pratique qui seule lui permettra de trouver son équilibre.

La lecture de ce dossier permet alors de faire le point en cette première moitié du XXIe siècle sur les perspectives offertes par l’apport de la technologie et par des modes d’enseignement actionnels dans un contexte où les dernières instructions ministérielles [3] semble réconcilier pratique de la langue et connaissance sur la langue.
Enfin, je profite de cet éditorial pour remercier vivement Benoît Cliquet, le dessinateur des Langues Modernes, qui nous accompagne de ses clins d’œil qui illustrent avec humour chaque numéro depuis plus de 13 années.
En ces temps de rentrée, je ne saurais terminer cet éditorial sans une pensée pour tous les enseignants et apprenants qui ont repris le chemin des classes.
Bonne lecture à tous !


[1Comment enseigner la grammaire ? Par « l’instinct » ou par la « réflexion » ? », nos 2, 3 et 4 1914