Michel Serres : le génie du français n’est pas dans les mots !

Présentation d’une conférence de Michel Serres à l’École Normale Supérieure de la rue d’Ulm et lien vers l’enregistrement audio, sur le site de Canal Académie, "Première radio académique francophone sur Internet"
vendredi 27 juin 2008
 Christian PUREN

Michel Serres, de l’Académie française, intervenait à l’École Normale Supérieure, rue d’Ulm à Paris, le 13 mai 2008, dans le cadre d’un séminaire national portant sur l’enseignement intégré de la science et de la technologie au collège. Ecoutez-le parler de l’appauvrissement et de la survie de notre langue, de la richesse de ses mots et de sa grammaire, bref, de tout ce qui constitue la beauté de notre langue et les menaces pesant sur elle.

Michel Serres a vu mourir une langue, la sienne, celle de son enfance, ce patois d’occitanie dans lequel il était né (à Agen dans le Lot et Garonne). Pourquoi et comment une langue meurt-elle ? « J’ai assisté à cette mort-là », dit-il et il évoque plusieurs causes. Mais la vraie raison, à ses yeux, est celle-ci : une langue disparaît lorsqu’elle ne peut pas tout dire. Elle devient virtuellement morte.
La question se pose évidemment pour le français aujourd’hui : est-il en passe de devenir une langue « régionale » ? C’est-à-dire une langue qui n’est attachée qu’à parler dans une « région » et pas ailleurs ? Peut-on tout dire en français ? Et pour combien de temps ?

De tout temps, il a existé des langues de communication (le grec, le latin jusqu’au XIXe siècle), l’arabe (durant quatre siècles après l’Hégire). Désormais, c’est l’anglais qui sert de langue diplomatique et commerciale. Mais, affirme Michel Serres, il est impossible de prévoir si elle deviendra une langue universelle. L’espagnol aussi se répand très vite... Et d’ailleurs, cet anglais est-il si anglais que cela ? Il comporte et utilise de nombreux mots issus du latin-grec (plus que le français !).

Les deux parties d’une langue

Que veut dire « parler une langue » ?
Michel Serres explique que nous parlons généralement une faible fraction de notre langue, à peine 10 % des mots, et que c’est là la partie émergée... (Racine par exemple utilisait très peu de mots, à peu près autant que ceux qui sont aujourd’hui qualifiés d’illétrés ! Mais il avait un génie pour agencer ces mots dans une syntaxe parfaitement maîtrisée).

« J’ai fait une découverte récente : la langue française n’est pas une langue de mots ! L’anglais est une langue "atomique" où l’unité de sens est le mot ; le français est une langue "moléculaire" où l’unité de sens est la phrase. Quant à l’allemand, c’est un mélange des deux. Le génie du français n’est pas dans le vocabulaire ».

Et il ose dire que lors des séances du dictionnaire à l’Académie, la langue française n’est pas traitée si elle n’est traitée que par les mots et jamais par les phrases !

Mais il y a aussi la partie immergée de la langue, sa partie basse... Une langue est riche lorsqu’elle intègre des corpus particuliers. Et celui de la langue française, dans toutes les disciplines scientifiques, est gigantesque (du Moyen-Âge à nos jours).
Une langue est puissante lorsqu’elle multiplie la partie basse de cet iceberg... Et au contraire, elle se fragilise dès lors qu’elle n’a plus que ces mots « hauts » et qu’elle se prive de mots techniques, scientifiques, rares et choisis. Au fond, lorsqu’elle n’a plus que des locuteurs qui parlent du quotidien...
Si l’on en reste à la partie haute, le parler courant, on menace la langue qui n’est vivante que par ses mots rares.

Et qu’est-ce qu’un écrivain si ce n’est celui qui a pour métier essentiel de faire passer des mots de la partie basse à la partie haute, de « draguer » des mots rares pour les proposer à la partie usuelle. On pourrait en dire autant des professeurs dont le métier est aussi de faire « remonter » des mots...

Le poète est un fabricateur de langue. Les savants sont les principaux créateurs de la langue. Chaque nouveau phénomène oblige à inventer un mot. C’est ainsi que Leibnitz est considéré comme l’inventeur du calcul infinitésimal simplement parce qu’il a su le nommer, créer le mot.

Un vrai séisme !

Depuis 1937-38, dates de la dernière édition du Dictionnaire de l’Académie française, on a pu établir un bilan en termes de mots : le gradian de croissance est de 30 à 35 000 mots tandis qu’il était avant de 2 à 3 000 mots seulement ! Sur une langue comme le français qui comporte environ 150 000 mots, cette croissance de 25% est énorme !

D’où on peut conclure : nos élèves, nos enfants, ne parlent plus la même langue que Balzac ! Nous vivons un grand changement de langue, dont presque personne n’a conscience ! Un séisme linguistique d’où découlent une large part des problèmes de l’enseignement. Ces 35 000 nouveaux mots viennent essentiellement du vocabulaire scientifique. Or, on continue à enseigner avec un vocabulaire littéraire.

Nous assistons à un événement considérable : un changement de langue. Avec l’incapacité de prévoir la langue de demain. Et Michel Serres d’affirmer que les enseignants voient mieux ce séisme que d’autres : parce que eux, ils fréquentent des jeunes !

En savoir plus :

Retrouvez Michel Serres dans notre émission : Michel Serres : Corps et identité, mais qui sommes-nous ?


La rédaction du site www.aplv-languesmodernes.org remercie vivement Canal Académie de nous avoir autorisé la reproduction intégrale de ce texte, que l’on pourra retrouver sur leur site. On y trouvera aussi le lien permettant d’écouter l’enregistrement intégral de l’émission.


Canal Académie