« L’arabe pour tous » de Nabil Wakim

lundi 2 novembre 2020
 BRETON Jean-Luc

Nabil Wakim, « L’arabe pour tous », Editions du Seuil, 17€

Contrairement à ce que son titre pourrait laisser croire, « L’arabe pour tous » n’est pas un manuel d’apprentissage de l’arabe. C’est d’ailleurs peut-être tout ce qu’on voudra sauf un de ces innombrables guides d’apprentissage simplifié et mécanique de la langue. Si Nabil Wakim a choisi ce titre, c’est sans doute pour évoquer, avec l’ironie qui caractérise son livre, ses efforts plutôt vains pour se réapproprier sa langue première, par mille et un moyens tous voués à l’échec, puisqu’il s’agit de pédagogies hors de tout besoin langagier et de tout contexte de communication, comme le lui explique la psycholinguiste Saveria Colonna.

« L’arabe pour tous », c’est aussi sans doute une évocation du faux document de 2014 prêté à la ministre Najat Vallaud-Belkacem et imitant sa signature, dans lequel « on » lui faisait imposer l’enseignement obligatoire de l’arabe à tous les écoliers français. Cette machination contre une ministre d’origine franco-marocaine et qui ressort, d’après elle, encore régulièrement à la fois dans des contextes privés et des joutes politiques, comme s’il ne s’agissait pas d’un fake news mais d’une réalité, n’est évidemment en rien anodine et témoigne de la peur mêlée de haine qui existe trop souvent dans le pays à l’égard des Arabes, des musulmans et de l’arabe. L’arabe, « notre langue de France », comme l’écrit Nabil Wakim, fait peur pour des raisons que son propos n’est pas d’expliquer, mais dont les conséquences sont tragiques. Il prend aussi l’exemple du successeur de Najat Vallaud-Belkacem, qui annonce en 2018 qu’ « il faut développer [l’enseignement de l’arabe, du chinois et du russe]. […] C’est toute [une] stratégie qualitative vis-à-vis de la langue arabe que nous allons mener », puis « cesse d’aborder la question à tout jamais » et fait répondre à Nabil Wakim par sa directrice de communication « sur ce sujet inflammable, il va[ut] mieux ne pas trop en dire ».

C’est donc peut-être aussi qu’il faut lire le titre de l’ouvrage comme « L’Arabe pour tous », tellement il semble que, dans la France pas apaisée de 2020, beaucoup de gens se servent de la figure de « l’Arabe » pour incarner tout ce qu’ils rejettent comme pauvre, sale, malpoli, délinquant, barbare. Nabil Wakim rappelle fort opportunément que la majorité des musulmans ne sont pas arabophones, que l’arabe est aussi la langue de juifs, de chrétiens et d’athées, que certains maghrébins sont berbérophones, mais l’amalgame entre arabe, musulman et parfois islamiste est très prégnant, et jusque dans les écrits de certains penseurs qui se croient progressistes, mieux intentionnés qu’informés ou scrupuleux.

Au-delà de toutes ces vérités, qu’il faut dire et redire, l’ouvrage de Nabil Wakim est un plaisir de lecture, qui rappelle un type d’écriture plus fréquent dans le monde anglo-saxon, mêlant anecdotes personnelles, auto-dérision et analyses très documentées et érudites. Le chapitre 6 sur l’acquisition et la perte des langues, le 7 sur l’état des lieux de l’enseignement de l’arabe en France et surtout le 9 sur l’ambiguïté (volontairement ?) entretenue dans l’école et la société françaises entre les différentes variétés d’arabe (classique, littéral, moyen, dialectaux) sont d’une clarté magistrale.

Jean-Luc Breton


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