Il y a 50 ans dans Les Langues Modernes, par Francis Wallet

« L’appel des langues vivantes »
samedi 19 août 2006

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Publié dans les Langues Modernes 3/2005

Alors que souvent l’opinion publique, les médias ne considèrent que l’aspect utilitaire des langues vivantes, alors qu’on peut déplorer dans le texte de la loi d’orientation proposée par le ministère « une dérive utilitariste de l’enseignement des langues » (voir à ce propos le texte adressé à la commission des Affaires Culturelles du Sénat par l’APLV, Le Polyglotte n° 60 de mars 2005), il m’a paru intéressant de citer un extrait de la tribune libredes Langues Modernes écrit par notre collègue François Villaneau en... 1955. Dans ce texte qui, à première vue, peut sembler passéiste mais reflète cependant certains points qui perdurent, les lecteurs pourront suivre l’évolution des idées concernant l’enseignement des langues.

« Voici un quart de siècle, un angliciste dont les œuvres restent classiques en Angleterre, mon regretté maître Emile Legouis, demandait à ses étudiants, sous forme d’enquête écrite, pour quelle raison ils avaient choisi cette branche des études. Paralysé par je ne sais quel complexe propre à la jeunesse, l’auteur de ces lignes ne répondit pas. Il va s’efforcer de le faire à présent, car la question est toujours d’actualité, et dépasse de beaucoup ma modeste personne.
J’avais choisi l’anglais à cause de mes belles lectures, en classe et au dehors ; à cause d’un vieux volume des œuvres d’Edgar Poe, acheté à vingt ans sur les quais ; à cause de l’air du large que je respirais là et non ailleurs.
Pour moi comme pour la plupart de mes camarades, l’attrait des langues vivantes tenait en deux mots : diversité, initiative. Cette discipline était la moins pesante de toutes. Elle ouvrait des perspectives sur le vaste monde et sur les siècles ; elle donnait à choisir entre les poètes, les navigateurs, les bâtisseurs d’empires, les théoriciens sociaux : et, sur tous ces sujets, les jeunes gens étaient invités à sentir avec fraîcheur et à penser en toute indépendance. Fondées en dignité par deux générations d’esprits vigoureux et vastes, les Langues Vivantes n’imposaient d’autres contraintes que celle de la probité. Des maîtres illustres ne craignaient pas de discuter avec des apprentis, sachant que le respect, pour être authentique, a besoin d’être réciproque. Heureuse « discipline », où les paradoxes un peu osés valaient à leur auteur, non des foudres, mais un sourire, un sourire qui portait. Cette exquise courtoisie, les ans nous en font sentir tout le prix ; que mes maîtres, morts et vivants, en soient remerciés.
Mais la plupart d’entre nous n’eussent jamais connu cette atmosphère si, dès le Lycée, on n’avait su nous communiquer, avec les rudiments, la soif d’en savoir plus long. Les théoriciens de la pédagogie parlent volontiers de « centres d’intérêt », oubliant qu’une erreur de signe algébrique est vite commise, et qu’on crée beaucoup plus facilement des centres de satiété et d’ennui. La fameuse maxime : « Le secret d’ennuyer est de tout dire » ne vaut pas moins pour les écoles que pour les salons. Concurremment avec l’explication approfondie de passages limités, nos maîtres n’hésitaient pas à pratiquer l’explication, pour ainsi dire extensive, de plus longs morceaux, comptant que nous ferions l’effort nécessaire pour en comprendre l’essentiel ; et leur attente n’était pas toujours trompée. Telle méthode, excellente pour tel type d’esprit, est pour son voisin fastidieuse et rebutante : d’où l’utilité d’attaquer un problème par plusieurs côtés. Croire qu’un professeur peut tenir sa classe à bout de bras, comme un bloc de glaise, et de l’autre main faire le geste du modeleur, est peut-être sous-estimer l’autonomie des personnes et leur pouvoir de résistance. Bien diverses, bien inattendues parfois, ont été les carrières de nos anciens élèves, déjà. Quand ils viennent à nous en souriant, la main tendue, nous sommes mieux payés que par un éloge officiel. Voir parfois la moisson est la meilleure récompense pour qui sème toute sa vie.
Pourquoi exigerions-nous cette autre récompense immédiate, prématurée, d’entendre nos lycéens s’exprimer couramment, avec un bon accent ? Le faisions-nous à leur âge ? Même dans leur langue maternelle, où la prononciation n’absorbe pas leurs efforts, savent-ils, correctement, exprimer une idée claire, raconter une anecdote, décrire un objet familier ? Si nos collègues de français attendaient, pour ouvrir les trésors de notre littérature, que l’âge des balbutiements soit passé, ils attendraient trop longtemps. Par bonheur, le goût des pensées justes, et même de la beauté verbale, se développe bien avant les facultés d’expression. C’est justement l’admiration pour la musique d’autrui qui donne le courage de faire des gammes. Il est normal qu’à cet âge la sensation prime l’expression au point de l’écraser ; le contraire ne serait point de bon augure.
Mais, dira-t-on peut-être, l’utilité prime tout ; ils apprennent une langue, il faut qu’ils parlent ; de n’importe quoi, mais qu’ils parlent ! Du point de vue strictement utilitaire, le plus urgent est sans doute de connaître un peu les mœurs des étrangers, et de se taire à propos. Et puis, d’où viendrait, chez nous seuls cette fureur utilitaire, alors que partout on allonge les années de préparation théorique ? En sortant d’avec nous, ces jeunes gens étudient la géométrie, non l’arpentage, ni la comptabilité ; les lettres françaises, non le métier de rédacteur ; les principes de la physique, non l’art de réparer les appareils ménagers. Plutôt encore que les sciences elles-mêmes, ils apprennent ce qu’elles sont, afin de choisir en connaissance de cause l’objet de leurs études professionnelles. Les effets n’ont point condamné cette pratique. Nos ingénieurs supportent la comparaison avec ceux de l’étranger ; nos linguistes aussi. Craignons d’en diminuer le nombre, et surtout la qualité, si, cherchant à tout prix des résultats immédiats mais illusoires, nous étouffons sous les exigences subalternes l’appel de nos horizons.
Quant à ceux de nos élèves qui n’auront pas l’occasion, au sortir du Lycée, de converser avec des étrangers, et qui sont le grand nombre, ils auront promptement oublié tous les automatismes inculqués par nous. Si nous osons viser plus haut, sans craindre outre mesure les échecs apparents, nous pouvons espérer laisser à tous de sensibles enrichissements ; une idée de ce qu’est une langue étrangère ; une disposition à s’y remettre en cas de besoin ; surtout le sens de la diversité humaine, et, par comparaison, de notre génie national. »

C’était dans Les Langues Modernesn° 3, de Mai-Juin 1955.


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