Nostalgie ? Il y a 59 ans... dans « Les Langues Modernes » par Francis Wallet

jeudi 31 mars 2011

Les liens hypertextes renvoient aux articles cités en ligne sur Gallica.

L’APLV a toujours été intéressée par les « technologies nouvelles », que ce soit, dans le passé, la radio, le disque, le magnétophone, le laboratoire de langues, la vidéo, l’ordinateur... Nous sommes maintenant à l’ère des TICE, du multimédia ; ce numéro des Langues Modernes consacré aux plateformes collaboratives montre que notre association, encore une fois, vit avec son époque. Cependant, la lecture d’anciens numéros de la revue nous rappelle qu’il ne faudrait pas ignorer l’aspect affectif de l’enseignement. Comme le soulignait récemment un collègue sur le site Internet de l’APLV : « Henri Dieuzède, inspecteur général de l’Éducation Nationale, qui a beaucoup oeuvré dès le début des années 50 pour l’introduction des technologies dans l’enseignement, répétait qu’un enseignant qui craignait de se voir supplanter par la machine devrait changer sans tarder de profession ». Qui de nous n’a pas été attiré par telle ou telle matière parce qu’il aimait son professeur, ou dégoûté parce que l’enseignant lui était antipathique ? Jean Jaurès écrivait d’ailleurs « On n’enseigne pas ce que l’on veut, on n’enseigne pas ce que l’on sait, on enseigne ce que l’on est ». C’est pourquoi je ne résiste pas au plaisir de proposer au lecteur une page intitulée « Première classe, l’atmosphère », écrite par notre collègue Henri Trégor dans la tribune libre des Langues Modernes en... 1952.

« Lorsque, au début de chaque année scolaire, je me trouve devant mes nouveaux élèves, je leur tiens à peu près ce langage, variant seulement mes expressions selon les âges : Je ne vous ferai pas classe aujourd’hui. Faisons d’abord connaissance. Vous y perdrez une heure d’anglais, mais nous gagnerons beaucoup de temps par la suite.
D’abord, vous allez remplir des fiches d’identité, sur une demi-page dans le sens de la hauteur : votre nom en majuscules, en haut à gauche ; votre classe et votre section, en haut à droite - afin que je puisse me constituer un fichier alphabétique pour votre classe. Puis de ligne en ligne, votre prénom, votre date de naissance, l’adresse et la profession de vos parents, les âges de vos frères et soeurs ; votre seconde langue éventuellement ; la classe, la section et l’établissement auxquels vous apparteniez l’an dernier, ainsi que le nom du professeur de langues vivantes que vous aviez ; enfin vous indiquerez si vous êtes externe ou interne, afin que je sache dans quelles conditions vous travaillez.
À mon tour, voici au tableau mon nom et mon adresse. Si vos parents désirent me voir, je suis à leur disposition, sur rendez-vous, tel jour et à telle heure.
Remettez-moi les fiches, par ordre alphabétique, et dressons le plan de la classe, vue de la chaire ; désormais, vous ne changerez plus de place sans mon autorisation.

Et maintenant, écoutez-moi. Nous allons travailler ensemble pendant toute une année scolaire. J’entends bien : ensemble. C’est que je voudrais avant tout vous persuader que vous travaillez pour vous, et non pour moi. Vous êtes assez grands pour comprendre que c’est vous seuls qui bénéficierez de vos efforts. Qu’est-ce que cela changerait à ma vie, si vous échouiez à vos examens ? Alors que toute votre existence future dépend de votre réussite.
Mais je suis là pour vous aider. En vous envoyant à cet établissement, dans cette classe, vos parents m’ont fait confiance ; faites-moi confiance à votre tour. Ne me considérez pas comme un « maître » à qui il faut obéir, qu’il faut s’efforcer de contenter en faisant des devoirs pour lui, en apprenant des leçons pour lui, sous peine de punitions ? Non. Voyez plutôt en moi un ami, un de vos aînés qui a passé par le même chemin avant vous et désire vous permettre d’y triompher des difficultés qui vous attendent. Je voudrais que dans nos classes, cette année, nos rapports soient comme une conversation entre compagnons de route. N’ayez pas peur d’être interrogés, soyez-en désireux et fiers ; cherchez à intervenir, à glisser votre mot, comme vous faites lorsque vous vous entretenez avec vos camarades. Est-il rien de plus agréable que ces libres entretiens sur des sujets intéressants (et Dieu sait qu’ils ne manquent pas !) où chacun instruit son voisin de ce qu’il sait, puis écoute ce que l’autre peut lui apprendre ?
Dans ce voyage je ne serai pas toujours face à vous ; un guide se retranche-t-il derrière un bureau ? Je me promènerai parmi vous, je m’assiérai auprès de vous. Parfois, vous serez debout ici, face à votre auditoire, pour lui faire un récit, pour « réciter » une leçon. Cela vous donnera de l’assurance, vous contraindra à vous exprimer clairement, à vous adresser à vos « pairs », à vous faire comprendre d’eux. Si c’est à moi que vous vous adressez, je ne vous demanderai pas de vous lever ; cela donnerait de la raideur à notre conversation ; et puis vous masqueriez ainsi les camarades qui sont derrière vous. Or je veux les voir, je veux garder contact avec eux, avec leur regard. Croyez-moi, c’est par les yeux que se fait le meilleur enseignement ; les yeux permettent aux esprits de communiquer directement et sans le lent intermédiaire des mots. Je sais, par la seule expression de vos yeux, si vous m’écoutez réellement, si vous me suivez, si vous avez envie de prendre la parole, et bien d’autres choses encore. De même, rien qu’en lisant mon regard vous saisirez le sens de termes nouveaux, la nuance d’une phrase, etc.
Un mot encore. Travaillez avec bonne humeur. La tâche vous paraîtra plus aisée si vous l’abordez avec le sourire. Beaucoup de choses dans la vie seraient plus faciles, si les gens avaient davantage le sourire. D’ailleurs, puisque vous travaillez pour vous, à votre profit, il ne subsiste aucune raison de le faire avec mauvaise grâce. C’est vous-mêmes, en choisissant de faire des études, qui avez adopté ce métier d’élève. Pouvez-vous, sans être ridicules, regimber contre vous-mêmes ?
En venant au lycée, vous vous êtes tacitement engagés envers vos parents, envers moi, envers vous-mêmes, envers votre pays, à devenir plus dignes, plus instruits, plus heureux, plus utiles. Il ne faut jamais perdre de vue cette détermination, ni les conséquences qu’elle entraîne. Et maintenant, allez jouer ! ».

Ces conseils à l’aspect paternaliste semblent bien loin aujourd’hui, mais espérons que nos élèves, même en maternelle où un ministre rêve de « réinventer l’apprentissage de l’anglais » grâce aux nouvelles technologies, auront de l’affection pour leurs ordinateurs bienveillants...

C’était dans Les Langues Modernes, n° 2, de février 1952.


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